Entrevue surannée : Muriel Gilbert [myrjèl Zilbèr]

Muriel Gilbert

Fig. A. Muriel Gilbert écrivant de la main gauche. Collec. MG.

Muriel Gilbert écrit de la main gauche. Une particularité qui concerne un Français sur six.

C’est donc de cette même main – néanmoins gantée de velours – qu’elle pourchasse ceux-là qui croivent, les autres qui sachent, et les fautifs en orhtografe qui font rien que pas accorder l’adjectif en genre et en nombre avec un truc au hasard dans la phrase imprimée.

Muriel Gilbert traque les oublieux du Bled, les fâcheux du Bescherelle, les trop confiants du correcteur automatique.

Si la faute peut l’énerver, Muriel, elle sait aussi lui accorder une part de poésie (point trop n’en faut tout de même, faut pas pousser mémé dans les orties).

Tentant de distiller notre français le plus châtié, exercice périlleux quand il est suranné, nous avons avons posé quelques questions à Muriel Gilbert.

— Si vous croisez Renaud (le chanteur énervant), vous lui collez une beigne pour La Mère à Titi ou vous le remerciez parce que c’est grâce à lui qu’on fait la faute ?

Renaud (qui ne m’énerve – un peu – que parce qu’il s’obstine à chanter alors qu’il est devenu si pénible d’entendre sa voix) a eu la bonne idée de piquer cette faute à la langue de la rue et des cours de récré. Ce que beaucoup de gens ne comprennent pas, c’est que j’adore les fautes – j’ai quand même écrit un livre qui s’appelle Au bonheur des fautes, ce n’est pas pour rien ! Je suis capable de dire, plaisamment, « Je vais chez la mère à Machin ». Tout est une question de contexte. Je ne l’écrirais pas dans Le Monde, ni dans aucun autre écrit professionnel, sauf par plaisanterie. La langue appartient à tout le monde, tout le monde a le droit de s’amuser avec elle, et même d’en maltraiter les règles – du moment qu’on le fait exprès !

— François Vatel se mettra la rate au court-bouillon (et un peu plus…) pour une histoire de retard de livraison de poisson. La vision d’une fôte d’orthographe ça vous chatouille ou ça vous gratouille ?

J’ai déjà un peu répondu. J’adore les fautes commises « en amateur ».

La langue est si compliquée, si mouvante, il est impossible de n’en faire aucune. J’ai mis en exergue d’un de mes livres un extrait d’entretien que Michel Butor, Grand Prix de littérature de l’Académie française, a donné à Jacques Chancel, sur France Inter, en 1979. Il dit : « Il y a des gens qui croient qu’ils savent le français. Ce n’est pas vrai. Personne ne sait le français. On n’a jamais fini d’apprendre le français. » Souvent les fautes me font rigoler. J’ai consacré l’une de mes chroniques sur RTL à l’expression « électorat volatile », que je rencontre plusieurs fois par semaine en période préélectorale. C’est l’une de mes fautes favorites, qui assimile l’électeur à un dindon (un volatilE). Les fautes qui m’énervent, en revanche, ce sont les fautes imprimées, parce qu’elles sont le fait de professionnels qui gagnent leur vie en mettant en circulation des écrits. Eux aussi sont tout à fait excusables de faire des fautes – mais qu’ils paient des correcteurs ! Voilà, ça y est, vous avez réussi à m’énerver.

Le meilleur outil dont nous disposons tous pour que la jeune génération ait le goût de la langue, c’est de lui raconter des histoires

— Des courbes, des paragraphes, des ratures même, la lettre d’amour est un trésor suranné. Quelle faute y est intolérable et entraînera immédiatement la rupture ?

Aucune. Sauf à mon prénom ! Je dois avouer quand même qu’une missive truffée de fautes aura fichtrement moins de chances d’atteindre son but : la séduction…

— Vous êtes nommée ministre de l’éducation nationale. Vous choisissez de mettre tous les moyens sur l’apprentissage du français et une génération entière se met à écrire et conjuguer à merveille, ou vous privilégiez le sport et la France remporte tous les tournois des VI Nations et toutes les Coupes du monde de football pendant 20 ans ?

Vous connaissez la réponse !

Le seul avantage que je verrais à la deuxième option, c’est l’humeur délicieuse dans laquelle de telles victoires semblent mettre une grande partie de mes contemporains. Qui sait ? On peut même espérer que ça leur donne envie d’écrire et de conjuguer à merveille !

Pour moi, le meilleur outil dont nous disposons tous pour que la jeune génération ait le goût de la langue, c’est de lui raconter des histoires, tous les jours, et de ne pas s’arrêter à l’âge où les enfants sont capables de lire seuls, de continuer jusqu’à plus soif, de continuer jusqu’à ce qu’ils vous supplient d’arrêter parce qu’ils doivent aller se raser la barbe.

Muriel Gilbert

Fig. B. La petite Muriel Gilbert découvrant la lecture. Collec. MG.

Va jouer dans le mixeur

— Quand il jure le djeuns’ d’aujourd’hui suggère d’aller manger nos morts. Êtes-vous anthropophage moderne ou possédez-vous un bréviaire insultant plus désuet et subtil ?

J’aimerais pouvoir répondre que je suis très inventive en la matière, que j’utilise des mots surannés en diable, mais non. Malheureusement, quand l’agacement me gagne, je ne donne pas dans le haut de gamme. Je dois dire néanmoins que, à un stade d’énervement où je me contrôle encore un peu, mes injures préférées sont celles de Calvin et Hobbes : « Va jouer dans le mixeur », « Lombric de l’espace »… Je suggère la lecture de Calvin et Hobbes au djeun’s d’aujourd’hui comme à ses géniteurs et grands-géniteurs. Pas seulement pour les injures. C’est délicieux.

  2 comments for “Entrevue surannée : Muriel Gilbert [myrjèl Zilbèr]

  1. 12 mars 2020 at 08:56

    « Aller manger ses morts » est une injure mais pas forcément de « djeun’s » mais du « slang gitan ». Cf les Lopez du 63 dans les vidéos bien connues tournant sur YouTube.

    • 12 mars 2020 at 10:07

      Alors maintenant Môssieur s’y connaît en insultes de djeuns’ ? Mais enfin mon bon ami votre talent est celui des dessins*, pas de la djeunesse et de son parler rude.

      *C’est lui qui a fait le logo des Mots délicieusement Surannés.

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