Mouiller la compresse [mujé la kôprès]

Mouiller la compresse

Fig. A. Puissant flagorné et satisfait.

[mujé la kôprès] (loc. verb. FLATT.)
Sortie de son champ professionnel une expression peut suivre un destin différent de celui qui semblait tracé pour elle dans l’exercice de ses fonctions. C’est par exemple le cas de celle qui fait usage de gaze hydrophile humectée, évidente en milieu médical mais dont on se demande ce qu’elle vient faire en cour.

Il est pourtant tout aussi vital de mouiller la compresse pour un puissant que pour un patient.

Voyez comme le premier a son ego flatté et le second sa fièvre atténuée. En matière de reconnaissance, le poil caressé dans le bon sens de l’un n’aura d’égal que la santé améliorée de l’autre : autant vous dire que dans les deux cas il est bon de leur mouiller la compresse.

Pour des raisons qui échappent précisément à la raison, mouiller la compresse s’est plus aisément développée dans le bouillon de culture des palais dorés de la royauté ou de la république que dans les salles de chirurgie; une bizarrerie.

De là à imaginer qu’en haut lieu on se mouille la compresse en veux-tu en voilà il n’y a qu’un pas que le pragmatique Blaze (alias Ruy Blas) franchit naturellement en s’adressant à son bon maître don Salluste, dans la version cinématographique adaptée de la pièce hugolienne¹ :

«— Monseigneur est… beau.

— Est-ce que vous pensez vraiment ce que vous dites ?

— Ben… je flatte.»

Un spécialiste pour bien mouiller la compresse ce Blaze et l’on est en droit de penser qu’il en inspira plus d’un par la suite…

Initialement dévolue à une histoire de fromage alléchant, de corbeau sur un arbre perché et de renard par l’odeur alléché², la discipline morale luttant contre la flagornerie parut renforcée par cette compresse mouillée que le langage appliqua au cours du XXᵉ siècle sur le front des divers chefaillons et responsables de photocopieuses³, mettant en garde l’omnipotent sur le fait que « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » et le lèche-bottes sur sa tartufferie.

Ce qui aurait dû calmer tout le monde.

Las, il n’en fut rien.

Sentant que cette séditieuse compresse pourrait mouiller tout un beau monde dans un scandale humiliant, renards obséquieux et corbeaux adulés décidèrent de la jeter en surannéité. Discrètement, l’on fit cesser l’apprentissage de la rime fromagère à l’école moderne et simplement bannir mouiller la compresse. Flagorneurs et flagornés batifolèrent alors en toute quiétude, se félicitant au passage de leur brillante réussite.

Seul l’hôpital conserva un menu droit d’usage.

¹In La Folie des grandeurs, réalisation Gérard Oury, 1971.
²Le Corbeau et le Renard, Jean de La Fontaine, 1668.
³Créant au passage des perturbations en cours de récitation du type Maître Corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un Bleu d’Bresse, Maître Renard, par l’odeur alléché, Lui mouilla ainsi la compresse, mais ceci est une autre histoire.

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