En avoir ras la casquette [ɑ̃ avwaʁ ʁa la kaskɛt]

Locution familière d’exaspération textile et populaire.

Fig. A. Contrôleur ferroviaire de la ligne Paris-Limoges.

[ɑ̃ avwaʁ ʁa la kaskɛt] (loc. ralb. EXASP.)

L’expression appartient à cette vaste famille d’images françaises consistant à mesurer l’agacement humain selon le niveau de remplissage d’un contenant plus ou moins imaginaire. Après avoir eu « plein le dos », puis « par-dessus la tête », l’individu pré-moderne aurait progressivement atteint la casquette elle-même, ultime rempart vestimentaire avant l’explosion verbale et le bourre-pif vengeur.

Les étymologistes demeurent divisés quant à l’origine exacte de la formule.

Certains la rattachent aux milieux ouvriers du début du XXᵉ siècle, où la casquette, soumise aux intempéries, aux vapeurs d’atelier et aux conversations interminables, serait devenue l’emblème naturel de l’usure morale : on l’agitait quand ça chauffait. D’autres évoquent le cas peu documenté des contrôleurs ferroviaires de la ligne Paris-Limoges au sujet desquels plusieurs rumeurs rapportent dès 1907 des épisodes répétés de « saturation coiffée » tandis que des passagers s’enquéraient du retard prévu pour le 8h07 au départ de la gare d’Austerlitz¹. Une troisième école, plus confidentielle encore, défend l’idée selon laquelle la casquette aurait remplacé le chapeau dans les locutions populaires pour une raison purement démocratique. Le haut-de-forme appartenait aux gens qui avaient les moyens de s’énerver avec distinction ; la casquette, elle, coiffait ceux qui avaient surtout des raisons de le faire.

Par extension, on se mit à employer cette locution lorsqu’une accumulation de désagréments mineurs finissait par provoquer une exaspération disproportionnée mais parfaitement compréhensible pour autant. En effet, elle n’imposait pas la réaction immédiate mais travaillait par accumulation silencieuse des micro-épuisements du quotidien (chefaillon tatillon, commerçant exigeant que l’on reconnaisse dans quelle image se trouve un passage piétons avant de nous laisser entrer dans sa boutique, vendeur de cravates à la sauvette sur les boulevards).

Loin d’être une simple récrimination, en avoir ras la casquette était un appel discret à la décence du monde. Elle disait : j’ai tout absorbé avec une patience que l’histoire ne récompensera jamais, mais mes réserves de mansuétude viennent officiellement d’être déclarées épuisées. Et si tu ne vois pas que même ma casquette est fatiguée, tu pourrais recevoir une giroflée à cinq pétales. C’était un râle social qui conservait sa tenue mais se tâtait tout de même pour savoir s’il n’allait pas l’ôter. On était alors à la limite du nervousse braiquedaone comme on disait aussi dans les temps surannés.

Abandon progressif du couvre-chef aidant (hormis la ridicule casquette états-unienne de base-ball posée sur des têtes d’œufs n’ayant jamais fréquenté le Yankee Stadium, mais ceci est une autre histoire), l’expression tombera en désuétude laissant place à une irritation permanente causée par tout et surtout n’importe quoi. Le moderne est courroucé, peut-être de naissance, sans doute par son époque. Il faut bien admettre qu’elle peut s’avérer agaçante.

¹ Ces chagrins auraient dû savoir que le 8h07 a toujours 1 à 2 heures de retard.

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