Faire la chasse de Grenoble [fèr la Sas de ɡrenòbl]

Fig. C. Bonimenteur prosélyte frappant à la porte. Allégorie.

Fig. C. Bonimenteur prosélyte frappant à la porte. Allégorie.

[fèr la Sas de ɡrenòbl] (loc. verb. TAÏA.)
Rare ! Si par essence chaque mot délicieusement suranné et chaque expression désuète font preuve de peu d’usage en langue de la modernité, il en est qui sont estampillés d’une grande rareté qu’il nous revient de souligner. Ce sera donc le cas ici. Rare est l’expression qui va suivre. Et complexe est-elle aussi à décoder, mais à cela nous allons nous atteler.

Faire la chasse de Grenoble¹ fut employée une ou deux fois par quelque grand-maman au cours du siècle précédent, c’est sûr, j’y ai vécu. Contrairement à ce que de mal informés ouvrages voudront bien colporter, faire la chasse de Grenoble ne comporte pas une once de violence physique. Cette chasse là n’est pas mortelle.

Si elle est bien reconduction dans ses pénates d’un inopportun ou d’une bande de malotrus, la chasse de Grenoble comporte cette caractéristique d’impressionner sans jamais bastonner. C’est là sa particularité : une exclusion d’un cercle, d’un club, d’une assemblée, sous les huées et quolibets mais sans frapper l’honni déjà bien humilié.

Les historiens se battent encore pour déterminer son origine. Bagarre maçonne pour les uns (sans plus de précision qu’elle pu se dérouler en Dauphiné), refus d’ouvrir les portes de la ville (de Grenoble) à la maréchaussée royale de Louis XVI pour d’autres, les experts du temps passé ne parviennent pas à aboutir à un accord. Laissons-les là se quereller et attachons-nous au sens, celui d’une reconduite à la porte de sortie en tapant de la canne bien fort sur le sol, en hurlant et en vilipendant, sans pour autant lâcher les chiens. Un comble pour la chasse vous voudrez bien en convenir.

Faire la chasse de Grenoble s’appliquera avec délectation à l’accueil que mon grand-père réserve à tous les ennuyeux venus colporter chacun leur tour, la bonne parole des cieux (ou d’ailleurs), de modernes aspirateurs, des calendriers avec petits chats lovés dans des paniers, ou tout autre produit de l’âme ou de consommation totalement inutile. Et ce à Grenoble ou ailleurs dans le royaume de France. Le Dauphinois n’est pas moins accueillant que le Lyonnais, le Normand, le Basque, le Bourguignon ou le Gascon, il faut juste lui venir en paix pour profiter de son hospitalité.

Faire la chasse de Grenoble a disparu, vous l’avez remarqué. Les caméras, les codes d’accès, les portes blindées et les cerbères l’ont rendue désuète. Seuls quelques prosélytes témoins pré-millénaristes et restaurationnistes me donnent parfois l’occasion de la dépoussiérer en frappant à ma porte. Qu’ils en soient remerciés. Pour autant ils n’auront pas mon âme et c’est avec plaisir que pour eux je sonne le cor, et même si la vènerie n’est pas du tout mon goût, je crie : taïaut, taïaut, taïaut !

 

¹Aussi connue sous faire la conduite de Grenoble mais chasse est plus sauvage qu’une conduite policée.

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