Avoir déjà vu neiger [avwar déZa vy néZé]

Fig. A. Homme à qui on ne la fait pas.

[avwar déZa vy néZé] (loc. météo. NAÏV.)
Quelques expressions surannées ont le bon goût de s’adapter à la saison au cours de laquelle elles sont utilisées. Leur emploi nécessite bien entendu une vigilance accrue mais le locuteur désuet est toujours au fait du temps qu’il fait puisque le sujet est souvent introductif pour qui veut tailler une bavette.

Pour instaurer une certaine distance avec la naïveté (la sienne propre ou celle d’autrui) il dira à la saison maussade qu’il n’est pas né de la dernière pluie et fera usage en hiver d’avoir déjà vu neiger.

Dans les deux cas il marquera ainsi à la fois son âge certain et la capacité qui en découle de ne pas se faire emberlificoter – voire même empapaouter – par le premier marchand d’orviétan venu.

Avoir déjà vu neiger sous entend en effet d’avoir connu plus d’un rude hiver, de ceux qui ont vu rôder la bête du Gévaudan sous les remparts de la ville (ou a minima de ceux qui ont permis de croiser l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours) ou qui faisaient s’envoler la voix chevrotante d’Albert Simon (écouter ci-dessous), grand maître du temps qu’il allait peut-être faire le lendemain des années surannées¹.

Celui qui a déjà vu neiger ne tombera pas dans le piège grossier du docteur en soupe salée puisqu’il connaît la chanson : il sait que cette pancarte « demain on rase gratis » reste accrochée tous les jours à la devanture du barbier qui répond chaque jour sans ciller qu’effectivement, demain il rasera gratuitement.

Pour s’avérer crédible, l’utilisation de l’expression avoir déjà vu neiger doit s’accompagner de cheveux blancs, de cicatrices et d’une certaine forme de langueur dans l’énoncé, quitte à singer un Gabin qui sait, qui sait, qui sait (la vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses). Son usage par un éphèbe qui a encore du lait derrière les oreilles entre dans le champ du ridicule (à la rigueur l’inentamé pourra-t-il s’accaparer la version automnale ne pas être né de la dernière pluie).

Fig. B. Jouvencelles jouant dans la neige.

 

Les modifications substantielles de la régularité des phénomènes atmosphériques lors des saisons modernes (évidemment dues à la présence de hautes pressions au large de la péninsule Ibérique et d’un système dépressionnaire sur l’Islande, mais ceci est une autre histoire) auront pour conséquence de rendre surannée avoir déjà vu neiger.

Il n’y a désormais plus de saisons (ma pauv’ dame) mais il n’y a plus personne non plus qui a déjà vu neiger².

¹Sur Europe n°1.
²Sauf quelques Vieux Cons surannés sans importance.

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