S’en aller sur une jambe [sân- alé syr yn Zâb]

Fig. A. Homme penaud quittant le Balto sur une jambe.

[sân- alé syr yn Zâb] (loc. verb. ALCOO.)
Et l’on plaindra comme un soldat de la Der des der ayant perdu à la riflette l’un de ses membres, celui qui devra quitter le troquet sans avoir pu rhabiller le gamin… ou quand la langue traduit une relation passionnée avec la boisson de ceux qui la pratiquent.

Il y a tout cela derrière s’en aller sur une jambe, expression qui regarde partir avec tristesse celui qui n’a bu qu’une seule tournée. Car l’usage au bistrot veut qu’on remette la p’tite sœur, a minima.

S’en aller sur une jambe relève de la faute de goût dans un pays et une époque où les convenances existent au zinc et au palais. Il n’y a pas que chez Madame la baronne qu’on sait vivre. Le départ peut même être un affront s’il ne s’accompagne pas d’une excuse valable, et dans ce cas qui s’en est allé sur une jambe ne remettra pas de sitôt les pieds au Balto.

Comme chacun sait, il est plus aisé à l’être humain de gambader ou même de tituber jusque chez lui quand il possède deux jambes et c’est une évidence que de souligner la difficulté à rentrer avec une seule guibolle.

S’en aller sur une jambe n’est donc pas recommandé, y compris quand il s’agit de prendre le volant ou de s’en retourner bosser : « Ne prenez jamais la route après un bon repas sans un petit verre de Cointreau », « Les cheminots, qui ont besoin de tous leurs esprits, ont immédiatement adopté le Ricard », « La bière est nourrissante » répètent inlassablement les réclames¹ à un pays qui, discipliné, obéit.

S’en aller sur une jambe est l’une de ces locutions qui ont fait des Français des buveurs obligés, trop polis qu’ils étaient, trop respectueux des coutumes pour un instant envisager de quitter l’assemblée sans un petit dernier pour la route. Une expression historique, qui appartient au passé évidemment.

Car hygiénisme et sécurité sont bien heureusement passés par ici.

Plus de Cointreau avant de prendre la route. Plus de cheminot chargé au Ricmuche. Plus de bébé allaité au houblon fermenté. Quitte à passer pour cavalière, la raison a officiellement interdit l’usage de s’en aller sur une jambe comme reproche au modéré du goulot.

Depuis la Loi 91-32 du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme, la tournée est à consommer avec modération et s’en aller sur une jambe n’est plus une grossièreté. Si on parlait encore le suranné ce serait même un slogan, quelque chose du genre « S’en aller sur une jambe = sécurité ».

Il risquerait d’être mal compris par le moderne qui se mettrait à cloche-pied au risque de se rompre les os. Mieux vaut le laisser où il est, oublié.

¹Authentique.

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