Le Balto [le balto]

Fig. A. Ne fumez pas. Pas même une Balto.

[le balto] (n. com. CIGAR.)
Fumer nuit gravement à votre santé : ne fumez pas. C’est la République française qui vous le dit. Alors ne fumez pas.

Et si dans les années surannées la même vous disait le contraire, incitant par mille et une stratégies les fumeurs à goudronner leurs poumons via les fourbes agissements de sa Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (Seita), les choses ont bien changé; on est en modernité.

Parmi les astuces de cette monopolistique institution en charge de préparer l’avenir de la cardiologie et de la lutte contre le cancer réunies, se trouve le coup dit du Balto, sorte de coup du père François de l’industrie tabagique.

Le coup du Balto consiste pour la Seita à octroyer un prêt à un bistrotier à condition qu’il nomme son établissement le Balto, rappelant ainsi en leitmotiv l’existence de ces cigarettes blondes au paquet rouge et blanc avec son fier navire cinglant certainement dans la baie de Chesapeake pour aborder à Baltimore (dont Balto est le diminutif) et y embarquer son tabac. Et comme les bars-tabac ne manquent pas (on est en France, cinq cent mille bistrots au début du XXᵉ siècle), les Balto se mettent à pulluler.

Avant d’être un lieu laissant couler l’Amstel ou le Perniflard, le Balto est donc un vendeur de… Balto.

Des clopes en hommage mercatique à une ville des Etats-Unis d’Amérique terminant en devanture de bar-tabac à Bondoufle, Champigny-sur-Marne, Nevers¹ : voilà la véritable histoire du Balto.

Dans un spectaculaire retournement sans nul doute inspiré par la politique gaulliste de non alignement dont on débat très largement à son comptoir, dopé par l’ambiance conviviale et le ton fort en gueule qui doit couvrir les bump et les ding-ding du flipper, le Balto refusera sa dénomination comme soumission à l’impérialisme outre-atlantiste² et la transcendera en symbole social français : le Balto c’est un bistrot et rien que ça. Pas une annexe de Baltimore, Maryland. Pas un vulgaire fumoir non plus.

La référence à la cibiche disparaîtra totalement avec l’entrée en vigueur de la loi Veil (1976), la Seita abandonnant de son côté la production de Balto, le goût américain étant désormais promu par un cow-boy viril plus authentique et plus vendeur : le Marlboro man³. Qu’importe, le Balto est déjà entré dans le glossaire suranné comme un bar où l’on croise les copains, où l’on tape le carton et mange des œufs durs au comptoir. Un endroit où l’on boira son premier galopin panaché aussi (mais ceci est une autre histoire).

¹Authentique.
²On ne peut en effet pas imputer ce revirement à une quelconque politique de santé publique, l’alcool abimant autant que le tabac.
³Cinq des acteurs incarnant le cow-boy à la cigarette mourront de leur addiction à la clope.
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