Parlez dans l’hygiaphone [parlé dâ liZjafòn]

Fig. D. Administré n’ayant pas sa quittance de loyer en double exemplaire nécessaire à l’exonération de la taxe foncière sur les propriétés non bâties pour les parcelles exploitées selon un mode de production biologique.

[parlé dâ liZjafòn] (form. imp. ADMIN.)
L‘hygiène, toujours l’hygiène, cette préoccupation obsédante depuis que Pasteur et compagnie découvrent chaque jour des petites bébêtes qui n’hésitent pas à nous fourguer des pustules et bubons pour peu qu’on oublie de se laver les mains ou qu’on balance un ou deux postillons.

L’hygiène qui, dans les années surannées, s’invite au guichet des PTT – ou à celui de n’importe quelle administration en contact avec du public – et qui prend la forme d’une vitre Plexiglas® ou polyméthacrylate de méthyle si vous préférez, percée de quelques petits trous qui permettent à peine de s’entendre mais qui protègent des microbes.

Juste à côté de ces petits trous disposés en rond, oval ou carré, l’administré peut lire la consigne : parlez dans l’hygiaphone.

Faute de se soumettre à l’indication phono-hygiénique mentionnée en lettres capitales graissées à souhait, le préposé aux formulaires compliqués à remettre en double exemplaire avec quittance de loyer, certificat de bonne conduite, attestation de première communion et ketouba des parents, ne pourra pas traiter convenablement notre demande. Parler dans l’hygiaphone est une condition sine qua non à la bonne marche de l’administration française. Ce qui explique l’impératif.

Parlez dans l’hygiaphone pour obtenir une exonération de la taxe foncière sur les propriétés non bâties pour les parcelles exploitées selon un mode de production biologique (Cerfa n°15533*01), parlez dans l’hygiaphone pour une demande d’autorisation globale de transit de matériels de guerre, armes, munitions et materiels assimilés (Cerfa n°12363*03), parlez dans l’hygiaphone sans quoi vous pourrez revenir demain parce qu’ici on n’a pas que ça à faire.

En 1977, sur une reprise Johnny B. Goodienne, déboule un groupe de jeunes qui fait du rock, ouais-du-rock-parce-que-y’en-a-marre-de-cette-société-de-merde-qui-veut-juste-que-je-passe-mon-bachot-et-je-m’en-fous-moi-j’fais-du-rock. Téléphone balance du gros son et des paroles hygiéniques hommage au guichet administratif :

🎶Caché dans ton guichet
Contreplaqué, aggloméré, linoléum,
Bureau des PTT
Toute la sainte journée
J’ai à te parler🎶

J’veux un timbre à cent balles ou j’veux téléphoner
Donne-moi plutôt un p’tit ticket pour aller m’balader

🎶Parlez
Parlez dans l’hygiaphone🎶

s’époumonent avec talent Jean-Louis Aubert et ses comparses. Parlez dans l’hygiaphone devient le cri d’une génération qui ne supporte pas les parois vitrées et les contraintes qui l’empêchent de créer. C’est bien.

Trente ans plus tard, cette même génération devenue moderne inventera l’administration via les Internet. C’est pratique. Plus besoin de parler dans l’hygiaphone. Il n’y a plus personne derrière, plus personne à qui parler, même pas dans l’hygiaphone.

Parler dans l’hygiaphone est devenu suranné.

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