Locution verbale imagée, registre populaire à vernis docte, XXᵉ siècle (attestée, dit-on, “dans les milieux chansonniers”).

Fig. A. Casse-noisettes en plein briquage. Collec. Colette Renard.
[sø fɛʁ bʁike lø kasnwazɛt] (LOC. VERB. OLÉ)
Expression à double fond — ou, pour parler comme les anciens glossairistes, « à tiroir » — qui désigne, par le détour prudent d’un vocabulaire domestique, la réception de soins intimes prodigués avec un entrain que l’on ne saurait qualifier autrement que méthodique.
La formule doit son efficacité à une mécanique rhétorique éprouvée : juxtaposer un verbe de propreté ménagère (briquer) à un substantif d’apparence utilitaire (casse-noisettes), lequel, par glissement métaphorique, se charge ici d’une valeur anatomique que l’usage populaire comprend sans qu’il soit besoin d’insister. Se faire briquer le casse-noisettes est aussi limpide que se faire béliner le joyau, se faire couvrir le rigondonne ou encore se faire rafraîchir le tison.
Les moralistes — lorsqu’ils daignent s’y abaisser — y verraient une variante tardive de ce que le Traité des Périphrases Galantes (attribué, selon les éditeurs, à un certain abbé de Saint-Quiproquo, 1897) nomme « l’indécence par ustensile interposé » : on évoque le geste, on masque l’objet ; on fait entendre l’intention, on sauvegarde le vocabulaire. Le verbe briquer implique, comme chacun sait, un lustrage appliqué, un frottement répété, et l’espoir final d’un éclat satisfaisant — autant d’éléments qui, transposés hors de la cuisine, donnent à l’expression sa vigueur suggestive.
Quant au casse-noisettes, il relève de cette catégorie d’objets “à pivot” que les lexicographes facétieux classent volontiers dans les « métaphores d’emboîtement » (voir Inventaire raisonné des Figures Outillées, manuscrit apocryphe conservé — assure-t-on — à la Bibliothèque du Chat-qui-Tousse, cote BQT 69). Son innocence fonctionnelle (briser la coquille pour accéder à l’amande) sert de paravent à une signification plus charnelle : il est, pour ainsi dire, l’ustensile alibi, l’écran pudique derrière lequel le sous-entendu se déploie.
« Sous couvert d’images de propreté et d’ustensiles innocents, il laissait entendre qu’il ne dédaignait point, à l’occasion, de se faire briquer le casse-noisettes — expression que le professeur P. Godelureau range, non sans indulgence, parmi les “euphémismes à friction” (Cours public de Philologie Polissonne, polycopié, 1962). »
Il n’est pas indifférent que l’expression prenne la forme pronominale se faire : la syntaxe y signale une action reçue, consentie, parfois même sollicitée, ce qui la distingue des tournures plus brutales du même champ sémantique. Le locuteur se place en position de bénéficiaire, presque de patient au sens médical du terme, comme si l’on décrivait un soin d’hygiène ou une opération de maintenance. Les ethnographes de comptoir — ceux que le Bulletin des Études de Café-Concert (numéro spécial “Gaudrioles & Glossolalie”, 1954) cite avec componction — notent d’ailleurs que la formule se prononce rarement sans un sourire, tant elle affectionne la connivence : elle choque moins qu’elle ne chatouille.
En somme, se faire briquer le casse-noisettes appartient à cette tradition française où la verdeur se drape d’esprit : un art de dire sans dire, de suggérer sans proférer, et de faire rougir la bienséance tout en prétendant, la main sur le dictionnaire, n’avoir parlé que ménage.
Et puisque la chanson française a su s’en emparer avec Colette Renard¹, se faire briquer le casse-noisettes a bien sûr atteint le firmament, et pas que celui du hit-parade (puis l’a quitté, sombrant avec elle lorsque l’éructation râpeuse est devenue la règle du refrain et de la rengaine, mais ceci est une autre histoire).
