Locution proverbiale (XIXᵉ siècle, ou un peu avant, mais après ce qui précède).

Fig. A. Le Traité des Mammifères crédules (éditions du Chasseur français,1879).
[nø pa ɛtʁ œ̃ lapɛ̃ dø sis səmɛn] (loc. lap. GOGO.)
Ne pas être un lapin de six semaines se dit d’une personne qui refuse avec une certaine fermeté (voire une forme de sage entêtement) d’être prise pour un perdreau de l’année, un benêt ou un gogo à qui un marchand trop pressé tenterait de refourguer une Fuego comme véhicule élégant et véloce.
Déclarer « Je ne suis pas un lapin de six semaines », c’est rappeler que l’on possède une expérience du monde suffisante pour distinguer une promesse d’un boniment, une affaire d’une entourloupe et un expert autoproclamé d’un vendeur de poudre aux yeux. Bref, qu’on en a déroulé du câble.
L’expression appartient à cette vaste famille de locutions françaises qui mesurent la sagesse en unités zoologiques. Le lapin de six semaines y tient le rôle de l’innocent absolu : fraîchement sevré, encore persuadé que les garçons naissent dans les choux, que ça va couper parce qu’il passe dans un tunnel ou que c’est le p’tit dernier avant la route parce-que-je-me-lève-tôt-demain.
Pourquoi six semaines ? Parce que sept aurait paru exagéré, cinq insuffisant, et que les expressions populaires entretiennent avec l’arithmétique un rapport essentiellement décoratif. Et surtout parce qu’à six semaines le lapereau est tout juste sevré¹.
On remarquera que l’expression est presque exclusivement négative. Personne ne proclame volontiers : « Je suis un lapin de six semaines », sauf à reconnaître une crédulité qui confinerait alors à la connerie puisque constatée par l’intéressé. La forme affirmative demeure donc un territoire presque vierge.
Monsieur Madoff, vous voulez me faire croire que cet investissement est garanti à 18 % par mois ? Je ne suis pas un lapin de six semaines.
Cette asymétrie mérite d’être relevée. La plupart des expressions populaires qui mettent en scène la naïveté se conjuguent volontiers à la négation : on n’est pas tombé de la dernière pluie, on n’est pas né de la dernière couvée, on n’est pas d’hier. Le locuteur ne revendique pas une qualité ; il repousse une accusation implicite. C’est moins une profession de sagesse qu’une fin de non-recevoir.
Il existe d’ailleurs un paradoxe discret : plus quelqu’un affirme avec vigueur qu’il n’est pas un lapin de six semaines, plus son interlocuteur est tenté d’examiner les raisons qui le poussent à une telle mise au point. Les véritables vieux renards n’éprouvent pas toujours le besoin de rappeler qu’ils ont de la bouteille ; ils laissent aux événements le soin d’en administrer la preuve.
À bien y regarder, le lapin de six semaines n’a d’ailleurs rien demandé à personne. Il poursuit son existence de jeune lagomorphe avec une innocence toute zoologique, tandis que les humains ont décidé d’en faire, depuis plus d’un siècle, l’étalon officiel de la crédulité. C’est là un destin linguistique que l’on ne souhaiterait à aucun mammifère, hormis peut-être au pigeon, qui partage cette charge avec une résignation exemplaire. Mais ceci est une autre histoire.
