Ne pas être la truite la plus oxygénée de la rivière [nø pa ɛtʁ la tʁɥit la ply ɔksiʒene dø la ʁivjɛʁ]

Locution ichthyologique (fin du XXᵉ siècle, époque où l'on commença à comparer l'intelligence humaine à des poissons sans que ceux-ci aient été consultés).

Fig. A. Échelle de Saturation Salmonicole (ESS).

[nə pa ɛtʁ lə lɑ̃padɛʁ lə ply lyminø dy bulvaʁ] (exp. boulev. CON.)

Se dit d’une personne les facultés intellectuelles semblent évoluer avec une certaine retenue, une économie de moyens, et dont les raisonnements donnent l’impression d’avoir entrepris un long détour avant d’arriver à une conclusion erronée qui force presque l’admiration. Le sujet ne manque pas nécessairement d’intelligence ; il semble simplement avoir reçu un débit cognitif inférieur aux recommandations du fabricant.

L’expression appartient à cette noble tradition consistant à évaluer l’esprit humain au moyen d’objets, d’animaux ou de denrées alimentaires classés selon un critère parfaitement arbitraire : le couteau le plus affûté du tiroir, la frite la plus dorée du cornet, le lampadaire le plus lumineux du boulevard. Ici, l’intelligence se mesure au taux d’oxygénation supposé d’une truite, ce qui est infiniment plus élégant qu’un banal quotient intellectuel, lequel ne fait intervenir ni rivière qui ondoie, ni arc-en-ciel frayant.

Les hydro-linguistes distinguent à cet égard deux grandes écoles¹.

La première, dite oxygénationniste, considère que le cerveau des salmonidés fonctionnerait selon un principe d’oxygénation intégrale. Plus l’eau est vive, plus la truite développe des qualités de discernement, de mémoire et de sens critique. Une truite convenablement oxygénée éviterait sans difficulté les hameçons, les hérons, les conversations sur les cryptomonnaies et les réunions qui auraient pu se contenter d’être un courrier électronique.

La seconde, dite courantiste, estime au contraire que l’oxygène n’est qu’un indicateur parmi d’autres. Elle privilégie la vitesse du courant, la qualité du gravier et la densité des éphémères dans l’évaluation des performances intellectuelles piscicoles. Cette querelle agite depuis des décennies le très confidentiel Congrès international de Neurohydrologie comparée, dont les actes ne sont évidemment lus que par les auteurs eux-mêmes.

Il est désormais admis — sans que personne ne sache très bien par qui — que la France utilise officieusement l’Échelle de Saturation Salmonicole (ESS). Celle-ci classe les truites de 1 à 12 selon leur degré d’oxygénation cognitive.

  • ESS 10 à 12 : truite capable d’identifier un pêcheur à la seule qualité de son lancer.
  • ESS 7 à 9 : sujet parfaitement fonctionnel, susceptible de survivre plusieurs saisons.
  • ESS 4 à 6 : commence à mordre des leurres dont même les canards se méfient.
  • ESS 1 à 3 : nage volontairement vers les bottes du pêcheur afin de gagner du temps.

Être la truite la plus oxygénée de la rivière constitue donc un honneur discret dans les milieux aquatiques. Ne pas l’être revient à reconnaître qu’il existe, quelque part entre deux radiers, un congénère manifestement plus inspiré par les remous.

La beauté de l’expression réside précisément dans sa cruauté courtoise. On ne traite jamais directement quelqu’un d’imbécile ; on constate simplement qu’il n’occupe pas la première place d’un classement imaginaire dont les participants sont exclusivement des salmonidés. L’insulte est d’autant plus raffinée qu’elle laisse toujours à son destinataire le temps de réfléchir… ce qui, précisément, risque de confirmer le diagnostic.

On notera enfin que cette locution repose sur un présupposé rarement interrogé : celui selon lequel les truites seraient naturellement intelligentes. Rien ne permet pourtant d’affirmer qu’elles le sont davantage que les humains. Mais la langue française entretient depuis longtemps une confiance presque touchante envers les animaux dès lors qu’il s’agit de comparer défavorablement son prochain. Après le pigeon crédule, la mule têtue, la buse maladroite et la taupe myope, il semblait inévitable qu’un poisson finît par être promu référence nationale en matière de vivacité d’esprit.

Nota Bene : le classement des rivières françaises selon leur Potentiel Intellectuel Piscicole Moyen (PIPIMO) fut plusieurs fois envisagé, mais abandonné lorsqu’il apparut que certaines truites du Verdon refusaient obstinément de participer aux évaluations, tandis que celles de la Loue exigeaient la présence d’un observateur neutre. Les résultats n’en demeurent pas moins attendus chaque année par personne.

¹ Les Annales de Neurohydrologie comparée (Ed. du Poisson d’Avril) consacrèrent en 1987 un numéro entier à la question : « La saturation branchiale comme prédicteur des capacités décisionnelles chez les salmonidés rhétoriques ». Les conclusions étaient remarquablement claires, malgré leur inexistence.

Laisser un commentaire