
Fig. A. Lourd secret caché sortant de son placard.
[avwaʁ œ̃ kadavʁ dɑ̃ lø plakaʁ] (loc. morbid. SECR.)
Avoir un cadavre dans le placard est une expression familière servant à désigner un secret compromettant, généralement ancien, que l’on s’emploie à tenir soigneusement hors de vue.
Mais ne nous y trompons pas, le possesseur du placard visé par la formule ne donne pas dans le meurtre en petite ou grande série. Il peut avoir un cadavre dans le placard sans jamais ne s’être adonné à l’éparpillement façon puzzle pour cause de nervous braiquedaonne. La langue n’entend pas faire du premier taiseux venu un tueur sanguinaire ! Le macchabée, purement symbolique, n’en est pas moins encombrant : plus le temps passe, plus il devient difficile de faire comme s’il n’existait pas..
Car il ne reste pas sagement là où on l’a mis. Il travaille. Il insiste. Il se rappelle au souvenir au pire moment, à la faveur d’un nom prononcé, d’une photo exhumée, d’un ancien camarade recroisé, ou d’un silence un peu trop long. Ah, le temps imparti aux silences (mais ceci est une autre histoire)…
La charogne s’acharne sur le réticent à conter
Ses remugles nauséabonds finissent par empester l’atmosphère, et ce n’est pas la naphtaline qui camouflera le crime — ni les bonnes manières, ni les discours impeccables, ni les grandes déclarations de vertu. La charogne s’acharne sur le réticent à conter.
On ne cache pas le cadavre dans un placard par commodité : c’est simplement la seule place qu’il reste, la cave étant déjà pleine de non-dits et d’oublis. Mais le placard, lui, ferme mal. Il suffit d’un courant d’air, d’une indiscrétion, d’un héritage mal réglé, d’un mot de trop, pour que la porte bâille. Et quand elle s’entrouvre, chacun fait semblant de ne rien voir, tout en écoutant très attentivement ce défunt ressurgi d’entre les morts déballer ses quatre vérités.
Avoir un cadavre dans le placard se dit le plus souvent des autres, avec un plaisir discret, et de soi-même avec une extrême prudence, car nul n’ignore qu’un placard a vocation à s’ouvrir un jour. Surtout s’il a été fabriqué par un moderne marchand suédois faisant dans l’économie des matériaux, le montage complexe et le démontage facile. Autant l’armoire normande de mamie pouvait renfermer à jamais les cachotteries ancestrales ou les diableries inavouables, autant la penderie d’aujourd’hui joue opération portes ouvertes. Ce qui expliquerait qu’on n’utilise plus guère l’expression.
