Aliboron [alibòrô]

Fig. P. Aliboron se faisant portraitiser par Boronali. 1910.

Fig. P. Aliboron se faisant portraitiser par Boronali. 1910.

[alibòrô] (n. m. ART)
Le mensonge et l’approximation étant par définition exclus du labeur encyclopédique, il nous faudra préciser ici que le mot que voilà fut entendu une ou deux fois au maximum dans une jeunesse lointaine, prononcé en sentence par un rude et juste barbacole, et accompagnant tout à la fois une mise au coin (à la droite du tableau noir) et le port d’un bonnet d’âne.

Depuis, aucun autre sursaut n’est à signaler, preuve qu’il vit bien caché au fond du suranné.

Aliboron est un stupide et prétentieux.

Sur les bancs de la communale il désigne donc le cancre qui se croyant malin a donné une réponse produisant deux effets contrastés : le rire et la colère. Le rire tout d’abord est celui de l’ensemble de la classe qui se gausse tout autant de la forfaiture que du sort apporté au forban dans les instants qui vont suivre. La colère, ensuite, celle d’un instituteur bafoué par la réponse apportée à une question sur le couronnement d’un des Louis de la liste royale ou la date de début ou de fin d’une des guerres qui ravagèrent le pays.

Aliboron est un couillon et il me semble vraiment peu charitable voire profondément injuste qu’il soit aussi le surnom de l’âne dans les fables de Jean de La Fontaine. Voici pourquoi.

En 1910, un artiste du nom de Joachim-Raphaël Boronali surgit du néant avec une toile au format marine intitulée Et le soleil se coucha sur l’Adriatique. Présentée au Salon des indépendants (salon se tenant sans jury ni récompense chaque année depuis 1884), elle est le fer de lance d’un nouveau mouvement, l’Excessivisme, dont le manifeste rédigé par Boronali proclame :

Holà ! grands peintres excessifs, mes frères, holà, pinceaux sublimes et rénovateurs, brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l’Excessivisme. L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. Vivent l’écarlate, la pourpre, les gemmes coruscantes, tous ces tons qui tourbillonnent et se superposent, reflet véritable du sublime prisme solaire : vive l’Excès !

La critique et la presse commentent le sujet et la toile. Certes… mais Boronali est l’anagramme d’aliboron. Boronali est un âne ! Un vrai¹, qui mange des carottes et remue sa queue trempée dans la peinture pour nos donner à voir le soleil qui se couche !  Et surtout le miroir des figures de prétention qui s’extasient devant la moindre croûte. Oui mes amis, Et le soleil se coucha sur l’Adriatique³ a été peint par un âne, sur une idée de Roland Dorgelès², journaliste et écrivain français, membre de l’Académie Goncourt.

Je vous laisse envisager la tête des snobs faiseurs de valeur d’exposition, envoyés au coin pour expier, plus ridicules encore qu’un aliboron. Ils redeviennent en un instant le cancre de la classe qui va purger sa peine coiffé de son bonnet d’aliboron et prendre le temps de réfléchir à son degré de fatuité.

Quand je vous dis que l’âne ne mérite pas cette réputation d’aliboron.

¹Précisément l’âne du père Frédé, patron du Lapin Agile.
²Depuis 1996, le prix Roland-Dorgelès est décerné chaque année par l’Association des écrivains combattants à un professionnel de la radio et à un professionnel de la télévision pour leur attachement à la qualité de la langue française.
³L’œuvre est désormais exposée à l’espace culturel Paul-Bédu de Milly-la-Forêt.

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