Être dur de la feuille [ètre dyr de la fëj]

Être dur de la feuille

Fig. A. Un homme dur de la feuille (de vigne).

[ètre dyr de la fëj] (loc. bibl.-acoust. SURDI.)
C‘EST UN COMBAT SANS MERCI qui a longtemps opposé deux courants sur la nature de l’expression être dur de la feuille. Et, pour une fois, ce n’est pas celui tenant des principes de la puissante église romaine qui l’a emporté, cas suffisamment rare pour être signalé ici.

La première école, dite biblique, soutenue par la curie, fait remonter être dur de la feuille aux temps pré-surannés d’Adam et Ève, lorsque les deux tourtereaux ressentirent comme impératif de se vêtir à la mode (3:7), le goût étant en cette saison printemps-été à la feuille de figuier (elle deviendra feuille de vigne à la Renaissance vraisemblablement pour des questions de taille).

Adam était alors dit dur de la feuille lorsque se caractérisait son évidente disposition à présenter ses hommages à Madame la marquise – ou Ève – dans les plus brefs délais, conformément aux usages en vigueur à l’époque¹.

Une élucubration sans queue ni tête pour les élèves de la pensée acoustique qui soutiendront mordicus devant toutes les autorités linguistiques qu’être dur de la feuille provient de la feuille de chou (qui est alors l’oreille de tout homme à tête de chou ou non, plutôt que n’importe quel journal rendant compte des chiens écrasés et autres faits divers) et que sa rigidité annihile la propagation des ondes sonores jusqu’au tympan.

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre

Leur capacité de conviction emportera le bout de gras et être dur de la feuille sera alors reconnue comme l’expression populaire de l’incompréhension induite par la surdité.

Notons que l’usage pourra parfois cacher une forme ironique, étant alors dur de la feuille celui qui ne veut pas comprendre (le têtu) ou qui ne peut pas comprendre (le benêt).

Bafouant les efforts des maîtres du pinceau pour dissimuler derrière une chaste feuille de vigne les émois du premier homme ou de ses descendants, ces acousticiens installeront être dur de la feuille aux côtés d’être sourd comme un pot, être habile de ses mains comme un cochon de sa queue ou encore être myope comme une taupe, autres expressions du registre des déficiences humaines.

Poussé par l’évolution de la science et des techniques modernes d’appareillage, l’intérêt économique avéré de la correction des capacités visuelles et auditives des aînés rendra désuète la formule être dur de la feuille.

Équiper une douzaine de millions d’oreilles françaises d’outils amplificateur de décibels ne pouvait en effet tolérer qu’être dur de la feuille traînasse dans le patrimoine linguistique populaire au risque de faire passer pour négligeable le fait de capter la moindre logorrhée publicitaire ou la plus subtile injonction à obéir lancée par un chefaillon quelconque².

Ainsi le lobby audioprothèsiste obtint-il la mise au ban des thèses de l’école acoustique, tout comme celle-ci avait des siècles plus tôt fait oublier les bibliques.

C’est Adam qui a dû se marrer en les voyant débarquer.

¹On est évidemment loin des mœurs modernes.
²Et donc de gâcher un marché à 2000€ l’oreille.

Laisser un commentaire