La Bleue [la blø]

La Bleue

Fig. A. Une Bleue, une femme, une Tour Eiffel.

[la blø] (n. pop. MOB.)
De la fin des années 50 à nos jours, sur les routes de France et d’ailleurs régna un destrier à la légende unique, une monture infatigable qui emporta de preux chevaliers vers leur glorieux destin et embarqua à l’arrière tant et tant de princesses qui le montaient en amazone : la Bleue.

Classifiée par une administration tatillonne et obtuse bien peu encline à la poésie des couleurs comme Motobécane AV 88, la Bleue nous arriva de Pantin (où se trouvaient ses ateliers de fabrication) par la Nationale 3 vers la fin des années 50 (c’est bon, c’est suranné) et à partir de là s’en alla conquérir le royaume de France par toutes les routes départementales que la DDE voulu bien prêter à ses deux roues.

Avec les 49,93 cm³ de son monocylindre deux temps refroidi par air, son carburateur Gurtner 12mm lui octroyant 2 cv à 5000 tr/mn, la Bleue pouvait atteindre la vitesse officielle de 45 km/h ce qui nous met la Porte de Pantin à quinze minutes de la Porte d’Italie, soit un bon début pour qui veut s’enquiller la Nationale 7 et rejoindre la mer.

Quand on partait sur les chemins, à mobylette…

Eh oui les amis on était fous on était jeunes et on partait sur les chemins à mobylette (le mélange Aznavour Montand a du bon, trouvais-je). Bien entendu le réservoir de cinq litres ne conférait pas une bien grande autonomie mais qu’importe, on avait tout le temps et qui plus est l’important c’est le voyage pas la destination comme dit le Dalaï Lama.

Pour bien des générations, la Bleue fut l’instrument premier de la mobilité (ou le deuxième après la bicyclette qui ne permettait cependant pas d’aller aussi loin aussi vite), un petit air de liberté dans la France du Général qui appréciait la Bleue à la condition qu’elle s’acoquine de blanc et de rouge et qu’elle se munisse de son antiparasite agréé par l’ORTF afin de ne pas brouiller les messages officiels.

Le délai de prescription trentenaire étant aujourd’hui dépassé, je peux désormais avouer que bien avant l’âge légal de quatorze ans j’avais enfourché une Bleue (discrètement empruntée à ma grande tante) avec un complice familial que je ne dénoncerai pas ici et c’est ainsi que tous deux nous connûmes la grisante sensation de la vitesse cheveux aux vents. Les ressorts stratégiques de l’opération d’exfiltration de l’engin reposaient sur la concordance d’un repas familial arrosé, d’un bon soleil d’été et d’une sieste obligatoire dont nous nous échappions par la fenêtre de la chambre. Il fallait alors guider discrètement la machine, ouvrir le portail qui grinçait et démarrer la Bleue un peu plus loin. Notre sens inné de la débrouille et une certaine bienveillante complicité de notre grand-père nous permirent en deux temps trois mouvements d’acquérir l’art du pilotage en chemin vicinaux le temps d’un bel été.

On ne croise plus de Bleue ou si peu sur les chemins de tous les jours. Aujourd’hui les facteurs roulent à vélo électrique et l’ouvrier qui crèche en grande banlieue attrape le premier train au p’tit matin.

La Bleue est devenue africaine. Elle a rejoint la 504 sur les pistes poussiéreuses de l’immense continent noir. Je l’ai vue à Douala, à Kinshasa, à Ouarzazate, à Dakar. Et même si les Sanya, les Senke, les Skygo chinoises viennent lui chercher des noises aucune n’a la classe et le maintien d’une Bleue (je tiens ça d’un sapeur de Brazza, parole d’expert).

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