Lancer un regard de basilic [lâsé û reɡar de bazilik]

Fig. A. Basilic lançant un regard furibond.

[lâsé û reɡar de bazilik] (loc. myth. REG.)
Pour faire sa tambouille expressive, le langage suranné va parfois chercher plus loin qu’au fond du jardin, dans les tréfonds de l’histoire, réelle ou romancée.

Déconcertant ceux qui rêvassaient pendant que le barbacole racontait les dieux, demi-dieux et autres héros de l’Olympe qui se combattaient, se trucidaient et s’aimaient aussi, lancer un regard de basilic ne fait pas dans le registre culinaire (pour une fois) mais bien dans le mythologique.

Même les plus grands amateurs de soupe au pistou ou de spaghetti au pesto n’oseraient prétendre que leur plante aromatique préférée possède une quelconque intensité du regard qui fait tout le charme qu’elle apporte à la cuisine. C’est qu’ils savent ces gourmets que le basilic est aussi un reptile mi-coq mi-serpent né du sang de la Gorgone et tout autant belliqueux que sa génitrice qui, déjà, pouvait nuire d’un simple coup d’œil.

Lancer un regard de basilic consiste donc à balancer une œillade d’une noirceur telle qu’elle pourrait tuer, tel que le basilic mythique le faisait avec ceux qui lui marchaient sur la queue ou simplement le contrariait (le mi-coq mi-serpent est susceptible).

Le regard furibond de tout être humain indisposé (qu’on lui ait marché sur la queue ou non) sera dit regard de basilic dès le IVᵉ siècle avant JC et prendra ses aises dans la gamme des messages émis par le subtil degré d’ouverture des paupières et de dilatation de la pupille, quelque part entre être comme une vache qui regarde passer un train et avoir l’œil qui frise.

Ainsi, pendant des siècles, lancer un regard de basilic va-t-il imposer le respect tant la réputation de l’étrange bestiole s’est répandue comme en terrain conquis parmi le petit peuple qui craint aussi la coquecigrue et chasse le dahu.

Lancer un regard de basilic atteindra son apogée avec le succès du western spaghetti (il n’y a pas de hasard) à l’esthétique unique avec ses cadrages serrés sur les yeux d’Henry Fonda¹, de Charles Bronson ou de Claudia Cardinale², de James Coburn et Rod Steiger³, soulignés par les cuivres dithyrambiques et les cordes typiques d’Ennio Morricone.

Le besoin moderne de héros glabres et propres sur eux fera basculer le genre – et lancer un regard de basilic par la même occasion – du côté suranné du langage.

Le dernier regard de basilic sera lancé dans le générique du Cinéma de minuit sur FR3 en 1976 (15ᵉ seconde), dont l’heure tardive de diffusion ne permettra pas de faire survivre l’expression, pas plus que le mi-coq mi-serpent venimeux (ce dont nous ne saurions totalement nous offusquer tant la bestiole semblait véhémente).

¹Il était une fois dans l’Ouest, Sergio Leone, 1968.
²D’autres plans mettant en valeur d’autres atouts de Claudia Cardinale passeront aussi à la postérité, mais ceci est une autre histoire.
³Il était une fois la révolution, Sergio Leone, 1971.

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