Être un grand dépendeur d’andouilles [ètr û ɡrâ dépâdër dâduj]

Être un grand dépendeur d'andouilles

Fig. A. Le Disciple de Pantagruel, François Rabelais. 1545.

[ètr û ɡrâ dépâdër dâduj] (loc. charcut. CON.)
Chaudin, menu et tripes (soit gros intestin, intestin grêle et abats de l’estomac) composent la spécialité charcutière qu’est l’andouille¹, appréciée dans nos terroirs depuis Pantagruel.

Fumée, elle est ensuite traditionnellement pendue haut et court avant de rejoindre l’étal puis l’estomac des joyeux drilles de la confrérie des Chevaliers du Goûte-andouille de Jargeau, de ceux de la Docte Insigne et Gourmande Confrérie des Taste-Andouilles et Gandoyaux du Val d’Ajol, ou de tout gastrolâtre qui la trouve à son goût.

Rien ne dit que ces amateurs de tube digestif de porc soient aussi de grands dépendeurs d’andouilles puisque pour l’être il faut frôler le double mètre, ce qui n’est pas commun.

Être un grand dépendeur d’andouilles est en effet l’appellation connue à l’époque surannée pour désigner le très grand, le géant, celui qui peut donc sans escabeau décrocher les andouilles qui pendouillent.

Robert Pershing Wadlow, homme le plus grand du monde à ce jour avec ses 2,72 mètres, a par exemple été un grand dépendeur d’andouilles dès sa plus prime jeunesse puisqu’il mesurait déjà 1,64 mètre à l’âge de cinq ans et 2,18 mètres à treize ans. C’est un peu moins que Goliath et ses six coudées et un empan qui, tout grand dépendeur d’andouilles qu’il fut, se trouva terrassé par un jeune homme de taille moyenne si l’on en croit les textes en notre possession.

Être un grand dépendeur d’andouilles n’a en effet jamais été la garantie d’être le plus fort et va même muter avec le temps en indice d’une certaine naïveté pouvant confiner à la bêtise. Bien qu’aucune étude sérieuse n’ait pu démontrer de corrélation entre les dimensions du corps humain et l’intelligence qui y est contenue, l’escogriffe dont la tête dépasse largement celle de ses congénères va devenir le chantre de la nigauderie.

Être un grand dépendeur d’andouilles souligne alors tout autant des dimensions exceptionnelles que certaines insuffisances cognitives.

En 1961, Marcel Gibaud tourne Cinq cent millions d’andouilles, une géniale fiction de douze minutes mettant en avant le travail remarquable de l’IFA (Institut Français des Andouilles) et des hommes qui font l’andouille.

Cette fois c’en est trop.

Lassés de voir leurs administrés de plus d’1,90 mètre passer pour des pompes à vélo, les édiles des communes de Vire (Calvados), Guémené-sur-Scorff (Morbihan), Cambrai (Nord), Aire-sur-la-Lys (Pas-de-Calais), Revin (Ardennes), décident comme un seul homme de bannir du langage être un grand dépendeur d’andouilles devenue peu flatteuse².

Un coup d’éclat qui envoie l’expression en surannéité, certes, mais qui ne réhabilite pas totalement le produit : en modernité il se dit toujours du crétin qu’il fait l’andouille (mais ceci est une autre histoire).

¹Comment dès lors s’étonner de son odeur ?
²Notons qu’à Paris la rue Pavée-d’Andouilles (VIe arrdt.) avait été rebaptisée rue Séguier depuis le 24 août 1864.

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