Et mon cul c’est du poulet ? [é mô ky sè dy pulè ?]

Fig. A. Poulet sidéré.

[é mô ky sè dy pulè ?] (quest. réth. COT.)
Entre doute poli et sidération absolue existe une zone trouble que le français classique avait du mal à irriguer de ses interjections trop imprécises.

Un « quoi ?! », même suivi de points d’interrogation et d’exclamation, tâtonne. Un « mais c’est pas possib' » se contente de déplorer et un « tu m’en diras tant… » joue de son clair-obscur pour précisément ne pas en dire tant que ça.

Bien heureusement la langue surannée qui a toujours une solution avait son et mon cul c’est du poulet ? pour occuper le terrain.

Expression directe d’une méfiance à l’égard d’un interlocuteur affirmant haut et fort, et mon cul c’est du poulet ? contient ce qu’il faut de gouaillerie pour tenir à distance le hâbleur sûr de lui. Et avec sa question rhétorique elle atténue ce début de vulgarité postérieure utilisant ainsi une figure de style imparable; elle ne demande en effet pas de réponse (sachant qu’il existe une très faible probabilité que la fausse question soit posée par un gallinacé; ce qui compliquerait la chose).

Accessible, facile à prononcer, et mon cul c’est du poulet ? fait toujours son petit effet dans les dîners en ville où basse et haute cour pérorent à grand renfort de certitudes vues à la télé à propos de l’augmentation d’un truc, la recrudescence d’un machin ou la disparition d’un bidule. Cette simplicité d’usage est d’ailleurs la raison majeure de son succès.

Sa manipulation demande cependant une certaine compréhension du contexte et de l’argumentation déployée par la partie adverse lors d’une joute verbale.

Elle est à ce titre totalement proscrite en garde à vue au sein de la maison poulaga, en réponse à la présentation de l’arme d’un crime ou d’une autre pièce à conviction. Elle est aussi déconseillée dans le cadre d’un différend sur la qualité du plat du jour servi à la table dominicale par belle-maman qui insiste pour que soit repris de son colombo de poulet qui relève plus d’une conception expérimentale de la cuisine que d’une recette antillaise. Et mon cul c’est du poulet ? rencontre tout de même des limites.

La préoccupation marchande d’un Fédération Française de Football vendant des maillots scintillants de nylon bleu ornés d’un fier poulet aura raison de et mon cul c’est du poulet ?.

Le 12 juillet 1998 au soir, alors que par un, par deux et par trois zéro la France cocoricote sur le toit du monde, et mon cul c’est du poulet ? tombe en surannéité pour cause de gros chiffre d’affaires à venir.

Le moderne, peu enclin au pyrrhonisme quand on parle gros sous (et ne doutant finalement de rien, mais ceci est une autre histoire), n’entend pas gâcher l’opportunité.


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