Omnibus à crôni [òmnibys a kroni]

Fig. A. Omnibus à crôni napoléonien.

[òmnibys a kroni] (n. com RER)
C‘est le pas lent du cheval qui fait l’omnibus. Et même devenu vapeur, le cheval en question conservera cette douce nonchalance qui laisse à penser que le temps n’a pas de prise sur lui : l’omnibus va piano (et donc sano et lontano).S’il en est un qui va particulièrement piano, c’est l’omnibus à crôni. Et ce pour deux raisons : son client n’est pas vraiment pressé et ne s’offusquera pas de quelques minutes de retard, et les amis de son client suivent à pied. Il serait malaisant de les faire presser le pas, tout à la peine qu’ils sont déjà, à pleurer le passager.

L’omnibus à crôni est en effet ce dernier des véhicules terrestres, celui qui nous conduit au Père Lachaise sous les auspices de chez Borniol pour les plus chics (après arrêt à la Madeleine pour les plus people), ou au carré des indigents pour les plus oubliés. Un transport que nous avons tous en commun en quelque sorte.

Omnibus à crôni est un petit pied de nez posthume et argotique utilisant le participe passé du verbe crônir comme adjectif qualifiant l’état létal du passager (crônir c’est en effet mourir dans le langage des faubourgs), et son accent circonflexe est une ultime gâterie précisément parce qu’il est optionnel (en faire usage est donc indispensable).

Plutôt que corbillard qui trimbale toute la peine du monde (ne dit-on pas d’une personne triste qu’elle est un corbillard à deux roues ?), la langue s’est voulue ironique en fabriquant l’omnibus à crôni comme tombereau pour aller au tombeau. Insolente jusque dans l’au-delà.

Omnibus à crôni atteint sa complétude d’usage en 1860, quand son homonyme Compagnie Générale des Omnibus qui transporte alors les Parisiens compte dans ses rangs cinq cent trois omnibus et près de sept mille chevaux. L’expression est comprise de tous et son ressort comique fait rire autant que le meilleur spectacle de Joseph Pujol, dit Le Pétomane. On sait se marrer à l’époque.

Logiquement, l’omnibus à crôni disparaîtra en 1921, suivant le destin de la CGO en faillite, intégrée à la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP). Exploitant le réseau de surface, celle-ci se concentrera sur les tramways et les bus, faisant peu à peu sortir l’omnibus du langage et, conséquemment, s’évaporer vers les cieux surannés le clin d’œil appuyé de l’omnibus à crôni à son collègue du quotidien.

Entassé dans son train de banlieue, reniflant les aisselles voisines et bénéficiant de la conversation téléphonique sur la texture mi-molle des selles du petit dernier que la passagère d’en face mène à voix haute et intelligible, le moderne a donc oublié l’omnibus. Il est peu probable que l’expression omnibus à crôni lui soutire un sourire. Ce pourquoi il la voue au suranné.

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