Servir de Triboulet [sèrvir de tribulè]

Servir de Triboulet

Fig. A. Triboulet préparant une saillie. Gravure de J. A. Beaucé et Georges Rouget.

[sèrvir de tribulè] (loc. verb. FOL.)
Rares sont ceux qui pouvaient appeler le roi de France « mon cousin ».

Louis XII et François 1er – ce sont les deux concernés par la cousinade en question – ne se montraient pas bons princes lorsqu’un vilain en venait à moquer leur rang qui plus est en invoquant un improbable lien du sang.

Il est un coquin et un seul dont l’histoire rapporte qu’il se permit à peu près tout, puisque c’était là sa fonction. Nicolas Ferrial, surnommé Triboulet, bouffon près la cour du roi de France qui servit deux monarques successifs, fut cet homme.

Fou du roi, Triboulet nous laissa ses bons mots (dont l’un lui sauva la vie) et l’expression servir de Triboulet.

Servir de Triboulet qui est bien évidemment faire le bouffon, faire rire la cour, faire se gausser la compagnie. Mais servir de Triboulet comporte aussi une subtile notion de le faire avec une langue agile et pas uniquement en effectuant galipettes distrayantes ou en entonnant des refrains libidineux de chansons à boire.

« Bon sire, par Sainte Nitouche et Saint Pansard, patrons de la folie, je demande à mourir de vieillesse »

Né près de Blois, nain aux grandes oreilles décollées et aux yeux globuleux, Triboulet va servir de Triboulet dès que le roi, peiné de le voir rossé par les enfants du village, décide de le prendre auprès de lui. Affublé de son bonnet à grelots, le petit homme à l’esprit fin va faire se bidonner les puissants, souvent à leurs dépens, allant jusqu’à obtenir sa grâce alors qu’il venait d’être condamné à mort par François 1er, excédé que le nabot se soit moqué de sa favorite.

« Bon sire, par Sainte Nitouche et Saint Pansard, patrons de la folie, je demande à mourir de vieillesse » répond le rigolo au souverain qui lui octroie le droit de choisir son supplice pour rejoindre ses ancêtres. Magnanime, François 1er lui laissera la vie sauve et se contentera de le bannir.

Jusqu’au XIVᵉ des Louis¹, les rois de France eurent toujours un gugusse pour leur servir de Triboulet puis la tradition se perdit avec l’idée républicaine, les puissants éclairés n’ayant alors plus besoin de se voir raillés pour gouverner correctement. Cependant l’expression perdurait.

Nombreux sont les experts qui s’accordent à dire que servir de Triboulet disparaît du langage le 22 mars 1983.

Ce jour là, Jean-Pierre Chevènement, ministre de la recherche et de l’industrie dans le gouvernement Pierre Mauroy déclare : « Un ministre ça ferme sa gueule. Et si ça veut l’ouvrir ça démissionne », actant que le pouvoir ne peut définitivement plus tolérer le pied de nez en son cénacle.

En modernité, bouffon est même devenu une insulte.

¹Louis XIV ne remplaça pas L’Angély, dernier bouffon officiel de France, remercié pour trop de railleries.

Laisser un commentaire