C’est le Progrès [sè le pròɡrè]

C'est le Progrès

Fig. A. Muse ailée décernant les lauriers du Progrès.

C‘est un paradoxe absolu. L’une de ces pirouettes¹ dont raffole la langue surannée qui fait-rien-que-de-se-gausser-de-la-modernité-et-même-que-si-ça-continue-faudra-que-ça-cesse.

Oui c’est un paradoxe absolu que l’expression c’est le Progrès ait depuis quelques années rejoint la longue cohorte de la désuétude, mais c’est ainsi.

Lorsqu’elle apparaît sous sa forme primitive elle ne s’écrit pas encore c’est le Progrès mais se prononce humf ouga bouh humf², qui porte bien entendu le même sens en langage d’homo neanderthalensisHumf ouga bouh humf² est alors destinée à signifier l’inexorable remplacement du poing par la massue dans le quotidien belliqueux ou chasseur, indéniable marque de progrès dans ce qui deviendra plus tard la course à l’armement.

On retrouve c’est le Progrès en 3500 avant notre ère, entre le Tigre et l’Euphrate, lorsqu’un Sumérien dont le nom échappera à la postérité, imagine la première roue et la fixe à un chariot. Vilipendé par ses contemporains peu visionnaires, il leur rétorque, bonhomme, que ce disque de pierre ira loin, tandis que les rustres Mésopotamiens se moquent : eme-ki-en-gi-ra, que l’on peut traduire par c’est le Progrès.

De Minitel en machine à vapeur, de disquette 1,4M° en invention de la Taxe sur la Valeur Ajoutée, de fil à couper le beurre en ogive nucléaire pour faire péter la planète, c’est le Progrès s’épanouira grâce aux efforts conjugués des génies inventant et du bon peuple contemplant.

C’est le Progrès virera au suranné lorsque poindra dans la langue quotidienne une utilisation ironique grandissante de ses mots, en signe de rébellion face à l’élucubration moderniste. Les lunettes à essuie-glaces, la trottinette électrique, l’éléphant de cirque faisant du vélo, le string pour homme, la bière sans alcool ne pouvant souffrir qu’on leur conteste de faire progresser l’humanité, ils déploieront tout leur art de la persuasion pour démontrer leur indéniable utilité.

Ce faisant, c’est le Progrès quittera les fameux éléments de langage de ceux qui parlent dans le poste, et se trouvera remplacé par le beaucoup plus moderne “choc de simplification”, formidable machine à pousser au suranné qui atteindra son apogée en un rayonnant ministère, début XXIᵉ siècle.

Notons que seul le Progrès, journal indépendant d’opposition républicaine, persistera dans l’affichage de son idéal, ce qui ne sera pas sans conséquences sur ses ventes (mais ceci est une autre histoire).

¹Oui, oui : cacahuètes.
²Reconstitution scientifique.

Laisser un commentaire