Et ta sœur ? [é ta sër ?]

Fig. A. Querelleurs faisant appel à leur sœur pour trancher un différend.

[é ta sër ?] (gr. nom. INTERJ.)
Sans même posséder la moindre certitude sur la composition de la fratrie d’un interlocuteur, il était possible, dans les temps surannés, de l’interroger abruptement sur l’avis de sa frangine sur telle ou telle question. Le plus souvent d’ailleurs sur un point de désaccord. La demoiselle était sommée de se poser en juge de paix en quelque sorte.

La formule usitée, et ta sœur ?, rendait compte de cette controverse, et le frère comprenait dans l’instant de plus claire façon que si on lui avait opposé un non.

Et ta sœur ? n’était porteur d’aucune antipathie particulière à l’égard de la donzelle (qui était peut-être une blonde charmante et tout à fait fréquentable, mais ceci est une autre histoire), mais cachait derrière la brièveté de sa formule interrogative une crispation certaine vis à vis du contradicteur. Soit il en demeurait coi, soit il possédait suffisamment de lettres pour répondre : elle bat le beurre, remettant ainsi le compteur à zéro. Souvent, la rime sauve.

Et ta sœur ? est ce qui reste d’une célèbre chanson de 1864, Et ta sœur est-elle heureuse ?, dont l’interprète, Mousseau, ne parvint pas à confirmer les espoirs mis en lui. C’est pourtant avec conviction et la voix chevrotante, comme il se devait alors, qu’il fredonnait Et ta sœur est-elle heureuse ?, Comment vont ses p’tits enfants ?, Elle si folle et joyeuse, a-t-elle encore des tourments ?

Grâce aux tours de chant et à la TSF, et ta sœur ? se répandit dans le pays et trouva même dans les armées dont on connaît la propension à utiliser une langue verte et imagée, un véhicule particulièrement efficace.

Et ta sœur ? disparut du champ lexical très exactement le 21 avril 1967. Ce jour fut le dernier qui considéra la colère et la violence comme arguments dans un débat. Après un ultime et ta sœur ? de Gaston Deffere¹ à l’attention de René Ribière², ce dernier avait décidé d’en finir à l’épée, en duel. Pour l’anecdote, c’est lui qui versa le premier sang, signal de fin de l’escarmouche.

Et ta sœur ? fut interdit, tout comme la réparation d’un différend par maniement des armes à l’aube au pré clair.

La modernité n’est décidément pas romantique pour un sou.

¹Maire de Marseille, député SFIO.
²Élu Gaulliste du Val d’Oise.

  1 comment for “Et ta sœur ? [é ta sër ?]

  1. Hadrien
    5 août 2019 at 22:56

    Il y a bien des variantes pour répondre à “Et ta soeur” ?
    – Elle est pavée d’ardoise pour que les petits crapauds comme toi ne puissent pas lui grimper dessus (Pergaud, dans la Guerre des Boutons)
    -Elle bat le beurre et quand elle battra la merde, elle te fera lécher le manche
    -Elle apprend à nager pour faire le trottoir à Venise (comme quoi, hein…)

Laisser un commentaire