Écorcher le renard [ékòrSé le renar]

Écorcher le renard

Fig. A. Un renard parmi cent mille renards.

[ékòrSé le renar] (loc. verb. BEUÂÂÂ.)
La langue surannée est parfois sombre et cruelle. Somme toute bien consciente de son côté obscur, c’est aussi pour cela qu’elle se terre au fond des livres anciens et se tient à distance du phrasé des modernes. Cette définition est donc à la fois sale et méchante, vous voici prévenus.

Quand il hurlait taïaut poursuivant le goupil, le veneur ne se doutait certainement pas qu’en l’attrapant puis en lui faisant subir un funeste destin, lui et ses chiens donneraient naissance à une expression oubliée que nous allons donc étudier : écorcher le renard.

La chasse à courre, à cor et à cri qui se prétend un art, finit toujours par écorcher le renard, c’est ainsi. Comment le rouquin pourrait-il échapper à une meute humaine et animale toute excitée à l’idée de son dernier soupir et de son dernier râle ? Car s’il glapit de gourmandise lorsqu’il s’approche du poulailler, chapardeur impénitent qu’il est, le renard possède un cri plus rauque lorsqu’il est encerclé et submergé par la satisfaction baveuse de ses prochains bourreaux.

Un cri qui selon les spécialistes de la vénerie et ceux, nettement plus nombreux, du whisky à gogo, s’apparente largement au tumulte guttural qu’émet l’arsouille quand il s’en va caller l’orignol. Compter ses chemises si vous préférez. Dégobiller, enfin ! Oui : vomir. Voilà, écorcher le renard c’est vomir à grande gerbe.

L’image est peu ragoutante, mais comme souvent en langage suranné, elle est sans fard ou faux semblants. Beuâââââârk est l’onomatopée qui transcrit au mieux écorcher le renardBeuâââââârk et re-beuâââââârk. Et même si vous n’avez jamais eu le triste privilège d’assister à l’hallali, peut-être les clabauderies vomitives d’un convive éméché vous sont-elles un peu plus familières… Voilà, vous avez à coup sûr déjà entendu écorcher le renard. Ou avez-vous vous même dépecé le rusé canidé, et dans ce cas le souvenir est encore plus cuisant.

En 1943 Antoine de Saint-Exupéry publie le Petit Prince, aventures terrestres d’un blondinet échoué par ici, d’un renard philosophe et d’un aviateur piètre dessinateur. Le renard devient un animal unique, différent des cent mille autres renards qui courent la volaille dans le coin, impossible donc à écorcher. Écorcher le renard file se faire oublier là-bas au fond des bois pour y vivre paisible.

Inutile de demander au moderne poivrot adepte de binge drinking s’il sait ce que signifie écorcher le renard, à l’heure qu’il est il a oublié que son papa lui lisait le Petit Prince, le soir pour l’endormir.

“Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…”

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