Sucrer les fraises [sykré lé frèz]

Fig. A. Dis ce que penses, advienne que pourra ! devise d’Aurélien Scholl. Dessin, André Gill.

[sykré lé frèz] (loc. verb. DESSER.)
Râleur et tremblotant, le vieillard cacochyme des années surannées coule des jours paisibles au cœur de la maisonnée. Même pour la moquerie adressée à ses gestes imprécis, la langue de ces temps là a prévu une formule jolie et imagée, c’est dire s’il est choyé.

De pépé qui semble en permanence battre le tempo d’un rock’n roll endiablé avec sa main toute ridée, on dira qu’il est en train de sucrer les fraises, référence faite au tremblement qui agite sa dextre comme s’il tenait une cuiller emplie à ras bord de sucre vanillé.

De ce frisson incessant sans vocation saccharosante, la langue mâtine aura su tirer une douceur, parce que sucrer les fraises c’est infiniment plus tendre qu’être gâteux, vieux ramollo ou même décrépit. C’est cette bienveillance qui permettra à sucrer les fraises de connaître un engouement majeur en dehors de la carte des desserts, rejoignant ramener sa fraise et aller aux fraises.

Contrairement à ce que des savants qui n’ont pas lu s’enorgueillissent de savoir sans avoir lu, ce n’est pas dans Mort à crédit que l’on croise sucrer les fraises pour la première fois; Céline n’use que du verbe sucrer pour désigner les secousses qui agitent un ivrogne incapable de glisser sa clef dans la serrure.

Il se pourrait que l’on doive au chroniqueur et écrivain Aurélien Scholl le premier sucrer les fraises, ce qui ne serait guère étonnant eu égard au caractère caustique du personnage¹ et à son goût immodéré pour les bons mots. C’est donc dans Poivre et sel, dernier de ses romans paru un an avant sa mort, qu’on trouve trace de sucrer les fraises, mis dans la bouche d’un colonel ayant un peu trop abusé de l’absinthe, alcool qui, comme chacun sait, ne contribue pas vraiment à la précision du geste.

Sucrer les fraises disparut en surannéité quand l’agriculture intensive et hors-sol décida de refourguer au citadin sans jardin, d’immondes fraises sans saveur qu’il fallut bien sucrer pour les rendre mangeables. L’expression prit une tournure exclusivement gustative et comme chacun, bien obligé, sucrait les fraises, on oublia pépé qui entre temps avait rejoint l’hospice parce qu’il faisait tâche au milieu du salon avec son agitation éternelle (mais ceci est une autre histoire).

Aurélien Scholl devint lui aussi désuet.

¹Il a laissé quelques aphorismes comme « La politique est une entreprise d’autant plus facile qu’elle consiste à tromper des gens qui se doutent qu’on les trompe », ou encore le très moderne « Nous avons vu l’âge de fer, l’âge de plomb… Nous voici arrivés à l’âge du caoutchouc, celui où les consciences sont élastiques”.

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