Locution comparative d’obédience ménagère, à forte teneur satirique

Fig. A. Étude du manche à balai en société (1783).
[deguʁdi kɔm œ̃ mɑ̃ʃ a balɛ] (loc. moll. PROPR.)
Il est certains individus dont les facultés de promptitude intellectuelle et de réactivité pratique, bien que présumées intactes, se manifestent avec une discrétion telle qu’elles en deviennent conjecturales.
Les sujets ainsi désignés présentent généralement une inertie remarquable, tant dans l’appréhension des faits que dans la mise en œuvre de la moindre réaction, au point de rivaliser, et parfois de surpasser, l’immobilité proverbiale de certains objets usuels. Le balai, puisque c’est de lui dont il est question dans l’expression étudiée présentement, fait partie de ces objets peu réputés pour leur mobilité et leur réactivité (si l’on met de côté celui de la sorcière qui est en réalité une toute autre histoire).
C’est donc la tradition comparatiste (tombée en désuétude au siècle du moi-je) consistant à évaluer les dispositions humaines à l’aune d’ustensiles domestiques qui aurait voulu que le manche à balai soit le mètre étalon de ces esprits engourdis et aurait créé être dégourdi comme un manche à balai. Certains lexicographes de cabinet évoquent un traité apocryphe, De inertia comparativa rerum et hominum¹, dans lequel un certain Barthélemy de Crassac établit une typologie des lenteurs humaines à partir notamment du balai, de la pelle à tarte et du plumeau.
On trouve aussi mention d’être dégourdi comme un manche à balai dans les Actes du synode sur la motricité appliquée aux corps simples (Avignon, 1738), où l’abbé Fulbert de Montfaucon propose une classification des lenteurs selon un « axe de rigidité fonctionnelle », au sommet duquel trône, sans surprise, le manche à balai.
Plus tard, le philologue Étienne-Prosper Vaugelin (à ne pas confondre avec qui vous savez, ce qui n’est jamais précisé) évoque dans son Traité des comparaisons impropres mais éclairantes (1781) « ces esprits dont la vivacité, si elle existe, se tient coite comme le bois verni d’un instrument de balayage, lequel ne s’émeut ni des cris, ni des urgences, ni même de sa propre destination ».
Tandis que tout le monde s’affairait à limiter les dégâts, Louis XVI demeurait là, d’une placidité presque décorative, dégourdi comme un manche à balai.
On est donc certain qu’alors que la France révolutionnait en étêtant à qui mieux-mieux, l’usage voulait que la locution s’appliquât à toute personne manifestant une lenteur d’entendement, une absence d’initiative, ou une constance opiniâtre dans la non-réaction.
On notera toutefois que le manche à balai, s’il demeure insensible aux sollicitations extérieures, n’en remplit pas moins sa fonction avec une régularité exemplaire à condition d’être bien pris en main, qualité dont l’individu visé par l’expression ne saurait, en toute rigueur, se prévaloir.
En 1901 Hubert Cecil Booth, ingénieur de profession et britannique de sujétion, invente l’aspirateur à moteur. Le déclin du balai est amorcé. Être dégourdi comme un manche à balai ne se remettra pas de ce coup bas venu de la perfide Albion.
L’expression déclinera tranquillement, rejoignant, ô cruelle destinée, le mou du genou et le velléitaire dans une navrante inutilité nimbée d’oubli.
