Manger la grenouille [mâZé la ɡrenuj]

Fig. A. Alice rencontrant son prince charmant encore caché sous les traits d'une grenouille.

Fig. A. Alice rencontrant son prince charmant encore caché sous les traits d’une grenouille.

[mâZé la ɡrenuj] (loc. verb. CÔA.)
Parmi les menus défauts dont de perfides langues aux accents aigus et chuintants chargent les dignes représentants de la nôtre, il est celui d’aimer la cuisse. De grenouille évidemment, la maison ne s’aventurant jamais en dessous de la ceinture, vous le savez.

Que ces maroufles d’Albion ou d’ailleurs incapables d’apprécier le goût unique des pattes de batraciens ne se compromettent pas dans les lignes qui suivent, ils risqueraient la crise d’apoplexie. Et il serait tout de même dommage (pour eux) de s’étouffer fatal, en avalant une langue qui n’est pas la leur natale.

Tout ça parce qu’elle avait voulu exprimer la dépense avec manger la grenouille.

Cette encyclopédie n’étant nullement celle de la cuisine et de l’art d’accommoder les plats, nous n’y aborderons par l’ail, le persil et le beurre nécessaires pour manger la grenouille, mais bel et bien la prodigalité comme orientation nécessaire pour manger la grenouille.

J’en vois interloqués, qu’ils persévèrent par ici : avant de devenir cochon, la tirelire prenait la forme de grenouille et c’est donc la rainette qui était en charge de conserver le magot sagement collecté à coups de dents de lait abandonnées sous l’oreiller, de corvées ménagères et de menus services. La rigueur historique nous pousse cependant à préciser que la tirelire batracienne datant du XVIIIᵉ, il n’est pas unanimement admis que la petite souris y ait sévi ni que la tonte de pelouse ou le lavage de voiture y aient été récompensés par une piécette. Mais après tout peu importe, l’essentiel est bien que protéger l’économie soit le rôle dévolu à la petite grenouille verte, à la grenouille des champs ou à la grenouille rousse.

Ce pactole que contient l’amphibien lui emprunte sa dénomination : les fonds qui ainsi font le boursicot s’appellent aussi grenouille. Et si par quelque actions les fonds fondent en une fois, l’on dit du dépensier qu’il a mangé la grenouille. Dilapider l’épargne lentement amassée, craquer l’éconocroque comme Croquignol et ses frères Pieds nickelés, épuiser une bourse en desserrant ses liens, c’est manger la grenouille.

Que grenouiller signifie faire ripaille et flamber de l’argent mal gagné ne fait que renforcer cette idée que manger la grenouille c’est se montrer prodigue. Car qui irait manger la grenouille pour un achat bien raisonné ?

C’est un autre animal qui pousse manger la grenouille dans la mare surannée. En 1950, l’écureuil devient le symbole de l’épargne puisque c’est la caisse du même nom qui l’adopte comme emblème et l’affiche partout. Le banquier qui s’échine à vous faire épargner n’a que faire de manger la grenouille : son truc c’est amasser, conserver, économiser. Et comme il aime son métier ce diable thésauriseur, il ne vous donnera pas la recette à l’ail, au persil et au beurre pour déguster des cuisses délicieuses accompagnées d’un Puligny-Montrachet premier cru par exemple.

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