Une chemise repassée dans la gueule d’une vache [yn Semiz repasé dâ la ɡël dyn vaS]

Une chemise repassée dans la gueule d'une vache

Fig. V. Charolaise peu douée pour le repassage. Doc. INRA/CNRS.

[yn Semiz repasé dâ la ɡël dyn vaS] (loc. adv. REPASS.)
L‘époque surannée tenait en sainte horreur toute forme de négligé et chérissait la rigueur comme une idole païenne.

Aussi possédait-elle toujours le bon mot pour équarrir sur-le-champ celui dont la tenue profanait ces vertus vénérées.

Notez au passage que c’est bien de la pertinence de la mise qu’elle réglait la question sans dégrader le sans-le-sou ou magnifier le magnat : tout comme le punk avait obligation de porter des vêtements déchirés pour paraître rebelle, l’homme urbain se devait quant à lui d’arborer une chemise sans faux pli, sans quoi on disait qu’il portait une chemise repassée dans la gueule d’une vache.

Le repassage est un art en ces temps reculés et celui qui le néglige semblera en effet avoir sous-traité le travail à un ruminant paissant dans la campagne. Le mouvement latéral des babines énormes d’une Pie rouge des plaines ou d’une Blonde d’Aquitaine goûtant son herbe fraîche semble assez idéal pour expliquer le froissé incohérent d’une liquette en guenille, aussi une chemise repassée dans la gueule d’une vache est-elle expression de bon aloi pour justifier le résultat.

Remarquons que même si l’animal avait décidé d’utiliser ses pattes il est à peu près certain que le constat n’en serait pas moins imparfait. Il est peu probable que Marguerite ait eu l’idée de poser à plat la chemise (à l’endroit si elle est claire et à l’envers si elle est foncée), de l’humecter pour détendre les fibres (avec un peu d’amidon c’est encore mieux), de déplier le col puis de bien prêter attention aux pointes (des pointes mal repassées suffiraient à justifier l’expression repassée dans la gueule d’une vache), de s’occuper ensuite des poignets (déboutonnés évidemment) et des épaules, puis d’attaquer les pans et enfin le dos en insistant sur la jointure des manches et du corps.

Sans savoir-faire de la branleuse de gendarme, il n’est que chemise repassée dans la gueule d’une vache.

Les différents coups de boutoir portés par la chemisette (et notamment la jaune avec pochette pour stylographes à bille), la fibre polyester dite infroissable et une idée moderniste de l’apparence que d’aucuns en mal de justification ont dénommée normcore, conjugués à l’exode rural qui a fait oublier jusqu’à la forme d’une Blonde des Pyrénées, d’une Cauchoise, d’une Aure-et-Saint-Girons, d’une Mancelle ou d’une Morbihanaise, ont envoyé paître la chemise repassée dans la gueule d’une vache.

On peut désormais sans froisser aucune règle arborer une maille relâchée. Essayez : vous constaterez que nul ne vous reprochera d’avoir une chemise repassée dans la gueule d’une vache.

Et si c’était le cas, pas de chance pour vous, car vous venez de croiser l’un des derniers surannés à utiliser l’expression.

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