Croque-note [kròknòt]

Croque-note

Fig. A. Musique technique n’est que ruine de l’âme.

[kròknòt] (subst. masc. MUSIQ.)
Sans jamais humilier car elle est humaniste, la langue surannée sait faire savoir son désaccord.

Et d’accords bafoués il va en être question dans les notes qui suivent. Non que la technique fasse défaut à celui qui fait l’objet de notre étude, mais c’est l’âme qui lui manque, l’esprit de l’œuvre mon camarade, le truc que nul n’enseigne. Explications.

En musique comme en tout, la maîtrise technique ne suffit qu’à éblouir le naïf. Si elle est étalée avec suffisance elle fera vite passer le pianiste, le violoniste, le guitariste, pour un quelconque croque-note. Il porte haut et présente bien, le gros malin, et son interprétation sans âme ni même malice nous montre a minima le travail qu’il a su s’imposer. Les règles nécessaires de l’aubade, du grunge, de la sarabande, du requiem, du rock’n roll, de la sonate, de la bossa, auxquelles il se soumet sans sourciller lui permettent de briller mais jamais de toucher. Le croque-note est un habile menteur, un facile gougnafier de son art. Je sais que vous en connaissez.

En toute logique surannée le croque-note a disparu du langage quotidien, poussé dans les orties (y retrouvant mémé) par l’évocation laudative de la moindre performance tarifée exécutée en scène par des idoles marketées. Pour le croque-note un riff est un refrain et une blue note est simplement un abaissement d’un demi-ton. La technique, rien que la technique, et elle suffit à la modernité. Elle peut même amener à la gloire.

Mieux encore, voici qu’au troisième millénaire la musiquette se joue informatique. L’ordinateur, cet impavide, se sert de ses circuits pour jouer calculé, respectant à la lettre la nature rythmique, harmonique et mélodique de l’organisation prévue. Une interprétation parfaite. Pour qui aime la perfection. Pour celui qui aime l’âme, il devra repasser. L’ordinateur est le plus génial des croque-notes.

Avec un peu de chance il fera ressortir de son dictionnaire poussiéreux ce substantif que seuls quelques ronchons esthètes maugréent en quittant l’opéra un soir de première applaudie. Le talent est une denrée mal partagée en ce bas monde et c’est une excellente nouvelle. Musicalement au moins, le règne des machines n’est pas près d’arriver.

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