Sentir le petit canard à la patte cassée [sâtir le peti kanar a la pat kasé]

Fig. A. Jacques Cartier et le chef indien Petit Canard à la Patte Cassée.

[sâtir le peti kanar a la pat kasé] (loc. olf. CANAD.)
Ô Canada ! Terre de nos aïeux, ton front est ceint de fleurons glorieux ! Ô Canada terre demeurée surannée où l’on cause avec l’accent de la France d’avant (si on en croit les savants).

Ô Canada toi qui use parfois encore de cette délicieuse expression disparue de nos bouches françaises qui n’osent plus s’ouvrir. Ô Canada qui sait encore dire que ça pue avec sentir le petit canard à la patte cassée.

Sois remercié lointain cousin de conserver cette expression de l’odeur gênante, du remugle dérangeant, de l’empyreume pourrissant.

Jamais nous ne saurons vraiment si sentir le petit canard à la patte cassée est arrivée en 1534 dans les soutes de Jacques Cartier ou si c’est l’haleine de saint Colomban d’un chef indien Micmac nommé Petit Canard à la Patte Cassée¹ (dit PCPC) qui lui a donné naissance, mais qu’importe.

L’essentiel est seulement que sentir le petit canard à la patte cassée signifie empester.

L’image proposée n’est cependant pas des plus faciles et il aura fallu une bonne dose d’imagination (et d’accent rigolo) pour faire une telle locution. Ce pourquoi tu es grand, ô Canada.

En effet, qui a déjà cassé un, deux ou trois pattes à un canard sait bien que l’animal ne sent alors pas plus mauvais que lorsque tous ses membres sont en état de marche (et de nage). Tout juste cancane-t-il en guise de protestation, mais jamais il n’émet d’effluve néfaste : le canard n’est pas un sconse.

Or, en cas de flatulence émise par un représentant du pays à la feuille d’érable (cf. fig. B) on dira donc sans rire que ça sent le petit canard à la patte cassée plutôt que ça fouette ou que ça schlingue, faisant gagner en poésie à la situation ce qu’elle aura perdu en dignité.

Fig. B. Prrrrrrrt !

Pour autant gracieuse qu’elle soit, l’expression n’induit pas que ça vente à tout va en Belle Province ou au Manitoba. Et le fait d’afficher le castor comme emblème officiel² ne fait pas du pays un parangon de l’effluve irritant, même si l’animal en question possède des dispositions olfactives toutes particulières en la matière (mais ceci est une autre histoire).

Surannée en France où l’on ne parle d’odeur que lorsqu’elle est parfum subtil et fragrance séductrice, d’actualité de l’autre côté de l’océan où cohabitent deux langues officielles, sentir le petit canard à la patte cassée fait partie de la liste jamais résolue des mystères de la langue.

Il en va ainsi quand elle se balade au quatre coins du monde.

¹C’est moins viril que Bison Furieux ou Ours des Forêts, mais tout autant imagé.
²Loi du 24 mars 1975 portant reconnaissance du castor (Castor canadensis) comme symbole de la souveraineté du Canada.

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