Battre l’antife [batre lâtif]

Fig. A. « Une p’tite piécette m’sieurs dames ? ».

[batre lâtif] (loc. argot. TAPIN.)
Bien que provenant du langage des méchants garçons toujours partants pour un coup de Jarnac, battre l’antife n’est pas une expression violente.

Aucune antife n’a été bastonnée pour réaliser l’action d’une banalité absolue qui se cache derrière ce charabia argotique : en l’occurence battre le pavé, et à plus forte raison celui du parvis d’une église puisque c’est ce dont l’antife est synonyme.

Battre l’antife consiste donc à déambuler en prenant l’air de rien au milieu de la foule qui se rend à confesse ou à la messe, afin de l’alléger de quelques sous en les lui quémandant ou en lui faisant les poches. Ce faisant ne bat l’antife que le filou, le voyou, le détrousseur de braves gens.

Les trajectoires aller-retour du ruffian sur l’agora barnabite (ou autre selon l’ordre en charge de sonner les cloches aux habitants de la paroisse) inspireront les observateurs attentifs qui feront rapidement de battre l’antife une locution s’adaptant aussi à l’attente du client pour les dames monnayant leur vertu (contre une pièce en or comme le veut le poète) et donc un synonyme de tapiner.

Durant toute sa carrière battre l’antife oscillera ainsi entre les deux registres du vol et du racolage qui s’accordent tout de même sur une finalité : engranger du grisbi sans se formaliser des lois et de leurs représentants.

Expression d’un genre plus mauvais que bon chic, elle ne quittera jamais le trottoir qui suffira cependant à sa gloire. Battre l’antife s’utilise couramment jusqu’à ce que l’esplanade solennelle se vide, peu à peu privée de ses fidèles et concomitamment souffre-douleur des vauriens, transformée ici en places de stationnements pour voitures ou accueillant là les cabanes de marchands commerçant d’authentiques reliques plastiques dans leur écrin boule à neige.

Battre l’antife sort ainsi du vocabulaire et se retrouve désuète en moins de temps qu’il n’en fallait à un tire-laine pour détrousser un passant ou à une péripatéticienne pour harponner un micheton.

Réfractaire à la marche nez au vent du batteur d’antife, le moderne qui a tout de même mieux à faire que de baguenauder peut filer, satisfait.

  1 comment for “Battre l’antife [batre lâtif]

  1. Roland de L.
    13 avril 2020 at 11:55

    Bonjour,

    Ce texte fait suite à la note (1) en fin de mon commentaire d’hier sur « Faire patatrot sur le grand trimard ».
    Il se trouve que « Sur le grand trimard » et « Battre l’antiphe » sont apparues pour la première fois dans la même phrase :
    « Resterons-nous dans Paris ? Irons-nous battre l’antiphe sur le grand trimart*… » (Le Grand, Cartouche ou les Voleurs, 1721)
    *Note de Le Grand : « Termes d’argot pour dire Aller sur le grand chemin »

    Grandval (Le vice puni ou Cartouche, 1725) mit ce texte en vers :
    « Faut-il quitter Paris pour éviter la griffe,
    Et sur le grand trimard aller battre l’antiffe** ? »
    **Note de Grandval : « Battre l’estrade »

    À partir de là, ravi de trouver ici une nouvelle expression d’argot ancien, j’ai commencé ma quête… et je ne fus pas déçu !

    ANTIFE (différentes orthographes) est présent dans 17 des 35 dictionnaires d’argot (des origines à 1907) disponibles en ligne, avec un peu le sens de chemin et presque toujours celui de marche.
    BATTRE L’ANTIFE est présent dans 10 dictionnaires, avec toujours le sens de marcher, et en complément, pour les dictionnaires les plus récents, celui de fuir ou de faire le trottoir.

    Mais alors, me direz-vous, quel rapport avec le texte du maître de céans ?
    Eh bien, je pense qu’il s’agit d’un malentendu !

    Mon attention fut attirée, hors les dictionnaires d’argot, par un extrait du Dictionnaire des Proverbes de Quitard (1842), dont voici deux passages essentiels :
    « Antife. Battre l’antife
    Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur industrie, au milieu de la foule qui s’y rend…
    … l’expression populaire battre l’antife, qui correspond figurément à battre le pavé des rues, ou, comme on dit encore, battre l’estrade, signifie, au propre, battre le pavé des églises, acception qui n’est pas usitée. »
    On voit sur la fin un rapport avec « battre l’estrade » de Grandval, mais on est assez loin de la marche sur les chemins qui a fait pourtant l’unanimité des « argotologues » passés, y compris ceux qui ont publié après Quitard.

    Tout simplement parce que, à mon humble avis, Quitard se mélange un peu les pieds entre antiFe, antiFFe (cette orthographe étant présente, par exemple chez Delvau (1867) et Virmaître (1894) avec le sens d’Eglise) et antiFLe !
    Esnault (1965) signale les orthographes antifLe ou entifLe = église.
    Il cite Rasse des Nœuds (fin XVIe s.) « Les sorgueux d’antifles sont des voleurs nocturnes » (ABBUZ, publié en 1962 dans la revue Romania), et Chéreau (Le jargon ou langage de l’argot réformé, XVIe s), dans l’extrait que voici :
    « Malingreux sont ceux qui ont des maux ou playes dont la pluspart ne sont qu’en apparence. Ils truchent sur l’Entifle… »

    Mon regret : la page du TLFi consacrée à antife est presque illisible !

    Mon hypothèse (il faut bien prendre des risques pour une conclusion) : le maître de céans avait lu Quitard…

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