Faire un arrêt-buffet [fèr ûn- arébyfè]

Fig. A. Chemins de fer de Paris-Lyon-Méditerranée.

[fèr ûn- arébyfè] (loc. verb. PLM)
Paris-Lyon 8h50.

Paris-Toulouse 14h10.

Paris-Quimper 16h10.

23h30 pour faire un Paris-Nice… en ces années surannées qui terminaient le XIXᵉ siècle, les communications rapides par voie ferrée laissaient le temps de voir le paysage et celui d’avoir faim.

En ces temps donc où la SNCF n’avait pas encore osé imaginer le sandwich peu épais qui porterait son nom et l’opprobre des voyageurs affamés et déçus quelques années plus tard (mais ceci est une autre histoire), le train devait faire un arrêt-buffet pour permettre une restauration a minima et satisfaire tous ceux qui avaient oublié de se munir d’une baguette et d’une boite de pâté¹.

C’est vraisemblablement l’engouement pour les services du Paris-Lyon-Méditerranée qui installera faire un arrêt-buffet dans le langage du quotidien, lui faisant quitter le chemin de fer pour exprimer alors toute pause momentanée à la durée variable, tout interlude, toute interruption des programmes indépendante de notre volonté, toute cessation séance tenante d’une tâche en cours pour raison impérieuse (se sustenter en constituant une parmi tant d’autres).

Faire un arrêt-buffet en vint même à suggérer pudiquement les mises à pied sur-le-champ pour raisons inavouables, les disparitions soudaines des écrans radars pour cause de turpitudes, les éloignements opportuns pour se refaire la cerise.

Notons que la faconde rugbystique s’empara de faire un arrêt-buffet pour souligner la virilité d’un placage susceptible de créer quelques lésions cérébrales chez le plaqué, renforçant cette idée d’un temps qui suspend son vol sans cependant laisser savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours².

Faire un arrêt-buffet deviendra désuète en 1976 lorsque surgira la voiture Bar-Corail (ou B5rtux), dûment signalée au gourmet par son logotype verre à pied gris orné d’une fleur orange qui n’est pas sans rappeler la fameuse tasse Mobil.

Symbole d’une modernité triomphante qui s’enorgueillit de vendre à bord de trains lancés à près de 200 km/h n’importe quel morceau de pain dur enrobant deux rondelles de saucisson suintant, le Bar-Corail est un succès.

Sans faire un arrêt-buffet, le train tient la cadence et arrive à l’heure dite³.

Sois bannie à jamais expression surannée qui imaginait ralentir le Progrès.

¹NB : une coutume qui, elle, n’est pas devenue totalement surannée.
²Comme le déclamait Alphonse de Lamartine dans Le Lac.
³L’heure d’arrivée – tout comme celle de départ – est précisée sur de complexes dépliants comportant des tableaux rédigés en petits caractères et des pictogrammes issus de Codex mayas. Mais ceci est une autre histoire.

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