RAS dans le talweg [èr a ès dâ le talwèɡ]

Fig. A. RAS dans le talweg mon adjudant.

[èr a ès dâ le talwèɡ] (loc. milit. COOL.)
La Grande Muette ne l’est pas tant que cela pour qui sait écouter ses adjudants-chefs détenteurs des expressions orales qui ont fait vibrer les tympans de générations de conscrits perplexes.

De chastes oreilles de péquins soudainement dégagées de l’encombrante masse chevelue qui risquait de les empêcher de comprendre RAS dans le talweg, formule mêlant avec raffinement acronyme et terme topographique venu de l’allemand, et signifiant qu’il n’y a pas de motif d’inquiétude, ladite inquiétude prenant systématiquement pour le sous-officier en tenue léopard ou vert armée, la forme d’un parachutiste soviétique largué dans nos campagnes pour venir y égorger nos fils, nos compagnes¹.

RAS dans le talweg
mon adjudant !

RAS dans le talweg pour Rien À Signaler dans la vallée (soit dans les parages) n’est jamais immédiatement entendue dans toute sa subtilité par le deuxième classe frais émoulu de son cocon citadin et n’ayant pas rampé dans la gadoue depuis un mémorable caprice au parc Monceau à l’âge de trois ans (une sombre histoire de manège et de Ferrari rouge qui, précisément, est une autre histoire), et fait donc l’objet d’un apprentissage comme toute expression codée².

Sa répétition quotidienne aura cependant tôt fait de convertir le bleu bite en pratiquant pertinent de cette langue qu’il ira colporter une fois rendu à la vie civile. C’est d’ailleurs ce prosélytisme d’envergure qui permettra à RAS dans le talweg de diffuser son message de béatitude dans la France toute entière et de devenir un succès.

Le 22 février 1996, le président de la République parle d’une « époque complètement révolue qui n’a plus besoin d’appelés, de gens faisant leur service militaire » lors d’un entretien télévisé, envoyant dans la foulée la conscription et RAS dans le talweg dans les zones surannées du langage. Une décision paradoxale pour un homme lui-même grand inventeur d’expressions désuètes³.

Un an et demi plus tard, la loi suspendant l’appel sous les drapeaux est promulguée. L’adjudant-chef héritier de Stentor noie son chagrin dans la bière : la bleusaille est partie, elle ne reviendra pas, elle oubliera RAS dans le talweg.

¹Dans les années surannées, l’armée française est formée pour repousser l’invasion des chars rouges venus de l’Est qui ne saurait tarder.
²Lire aussi Branler le mammouth.
³Lire aussi En toucher une sans faire bouger l’autre.

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