Se noyer dans la mare à Grapin [se nwajé dâ la mar a ɡrapê]

Fig. H. La mare à Grapin dans les environs de Meaux, aquarelle. Anonyme.

[se nwajé dâ la mar a ɡrapê] (loc. verb. VERBI.)
Philippe-Emmanuel de Coulanges était un sacré fainéant. Né un 23 août 1633 avec « la vocation de ne rien faire » comme on la lui prête alors, il assume avec bonne humeur et jovialité cette disposition qu’on doit dire naturelle dans son cas, à être un joyeux drille avec un poil dans la main.

Chansonnier agréable à ses heures, le drôlatre a comme qualité majeure d’être un héritier et de pouvoir mal travailler quand il s’y risque, comme par exemple quand il s’essaye à la magistrature.

C’est donc sans en fiche une rame et bien malgré lui qu’il laissera se noyer dans la mare à Grapin pour signifier s’embrouiller dans les détails d’un récit jusqu’à en perdre totalement le fil.

Qu’il en soit remercié en ces lignes car se noyer dans la mare à Grapin est un délice pour décrire l’esprit confus qui nous amène à envisager que le voisin du cousin du propriétaire de la maison dont les volets ont été repeints par le beau-frère du facteur est aussi celui qui détient la réponse à la question que vous aviez posée mais dont vous avez finalement oublié la teneur étant données les circonvolutions oratoires désorientées de votre interlocuteur. Vous suivez ?

Selon la légende, se noyer dans la mare à Grapin serait née lors d’une plaidoirie du sieur Coulanges sur un différend opposant deux paysans à propos de la propriété d’un plan d’eau (l’un des deux se nommant Grapin, vous l’aviez deviné).

Perdu dans une labyrinthique logorrhée, le piètre mais sympathique avocaillon aurait conclu sa prise de parole en présentant d’abord ses excuses pour s’être noyé dans la mare à Grapin, puis ensuite sa démission, le bonhomme préférant décidément remettre au lendemain toute tâche qu’il n’avait pas vraiment envie de faire le jour même.

Les laïusseurs et brasseurs d’air ne manquant pas en ce bas monde, se noyer dans la mare à Grapin rencontra un franc succès d’expression jusqu’à ce que la préposition « à » cesse d’introduire le complément d’appartenance et soit remplacée par « de » : c’est que le moderne entend parler châtié et la mère à Titi lui brise le tympan.

Las, l’éphémère remplaçant se noyer dans la mare de Grapin ne parvint pas à rendre compte pleinement de l’alambiqué du verbiage et l’expression coula, rejoignant dans la vase toutes les autres surannées qui s’y trouvait déjà.

Il est presque certain que Philippe-Emmanuel de Coulanges, que sa cousine Madame de Sévigné décrivait comme « toujours aimé, toujours estimé, toujours portant la joie et le plaisir, toujours en santé, jamais à charge à personne, point d’affaires, point d’ambition », ne s’en offusqua point, trop occupé à ne rien faire.

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