Scopitone [skòpitòn]

Fig. A. Sheila et Dick Rivers. Collec. Maritie et Gilbert Carpentier.

S‘il est évident que l’écran est LE symbole de la modernité, il n’en est pas moins que ses formes primaires peuvent désormais servir de marqueur suranné. Eh oui ami du siècle en cours, savais-tu par exemple que l’écran n’a pas toujours été plat et tactile mais courbe et intouchable ?

Étudions donc ici cet écran de verre dépoli de cinquante quatre centimètres qui débarqua dans les cafés en 1961. Le ST16 de son nom d’usinage (vous remarquerez combien les ingénieurs adorent les acronymes numérotés pour référencer leur travail), prendrait heureusement une appellation plus en vogue propre à mettre en valeur l’expression artistique dite yéyé dont elle deviendrait le héraut : du grec scopein (regarder) et tonos (tonalité), voici le scopitone.

C’est une filiale de la Compagnie générale de la télégraphie sans fil, société française créée en 1918, qui imagine cet appareil à la taille et au poids d’armoire normande (1,80 mètre et 180 kilos) qui projette trente six courts métrages musicaux tournés au format 16 mm, mettant en scène les Richard Anthony, Johnny Hallyday, Chats sauvages, Chaussettes noires, Surfs, Petula Clark, Salvatore Adamo, Sheila, et autres Dick Rivers, qui débarquent ainsi dans les bistrots en bande magnétique amplifiée en huit watts. Autant dire que le scopitone crache du gros son avec un haut-parleur de trente centimètres, en tout cas suffisamment pour couvrir le bruit des glaçons dans le Perniflard, de quoi donc vous créer un bon conflit de générations.

Johnny le voyou, Dick le blouson noir, Sheila la vulgaire qui se dandinent dans le scopitone ne trouvent pas grâce auprès des piliers de comptoir plus portés sur les roucoulades de Charles Trenet ou Maurice Chevalier (on est toujours le suranné d’un plus moderne…). Mais qu’importe, le scopitone s’impose et avec lui une génération de talents vocaux aux paroles fortes, écoutez plutôt : c’est ma première surprise-partie, c’est ma première surprise-partie (bis repetita ad nauseum); tous les garçons et les filles de mon âge se promènent dans la rue deux par deux; donne-moi ta main et prends la mienne, la cloche a sonné ça signifie, la rue est à nous que la joie vienne, mais oui mais oui l’école est finie¹. Etc.

Pour ce qui est de la chanson à texte, le scopitone est une caisse de résonance formidable.

Comble du vice progressiste, c’est le réfrigérateur (qui deviendra Frigidaire®, puis frigo) qui va pousser au rancart le si beau scopitone.

Suivez bien la logique terrible : en s’invitant dans les cuisines, ce garant du frais permanent et son compartiment supérieur réservé aux grands froids autorisent la production maison de glaçons. Dès lors, plus la peine d’aller au bistrot pour siroter l’apéro. Et moins de clients au zinc c’est moins de clients scopitone… Et donc, en moins de temps qu’il n’en faut pour descendre un Fernet-Branca, le scopitone se fait aphone et part fredonner ses rengaines au fin fond de la cave.

Le clip moderne avec ses noirs et blancs et ses effets au ralenti le laissera définitivement suranné. MTV et consœurs débarqueront sur des écrans installés quant à eux au salon, et la Compagnie générale de la télégraphie sans fil fusionnera avec la Compagnie Française Thomson-Houston pour donner Thomson CSF puis Thalès, un marchand d’armes, pas de scopitone et de chansons d’amour.

 

¹Authentique.

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