Se chauffer à la cheminée du roi René [se Sofé a la Seminé dy rwa rené]

Fig. A. Jardins du roi René. Aix-en-Provence.

Fig. A. Jardins du roi René. Aix-en-Provence.

[se Sofé a la Seminé dy rwa rené] (predic. SOL.)
Deux siècles et demi avant le Roi-Soleil, cinq siècles avant Madame Soleil, vécut un roi qui, sans s’affubler de l’aura de cet astre en joignant pompeusement le nom à sa fonction, parvint à en capter les rayons et surtout à en faire une expression.

René 1er d’Anjou dit René Le Bon, de la troisième Maison d’Anjou, roi de Sicile, comte d’Anjou et de Provence est ce gaillard d’antan qui aimait paresser en Provence et qui donna son prénom à l’action.

Il faut dire que lorsque tonton Louis XI s’empara de l’Anjou, René comprit qu’il avait tout intérêt à demeurer plus au sud pour garder les moutons comme il aimait le faire, à lire, à se cultiver, à aller au théâtre, bref à mener une vie paisible sous le soleil de Provence, car l’universelle aragne à la diplomatie rusée savait malmener l’adversaire (et le cas échéant le faire croupir au cachot).

Le bon roi René aimait donc se dorer la pilule sous les flèches ardentes de la naine jaune en fusion dont les rayons semblent caresser plus souvent le vieux port marseillais que les jardins fleuris qu’il bâtit dans la douceur angevine, et c’est ainsi qu’il donna naissance dans la langue à se chauffer à la cheminée du roi René. 

Pour être plus précis, c’est le bon sens populaire qui créa se chauffer à la cheminée du roi René, le monarque ne cachant point ses activités paresseuses et son goût pour la caresse solaire. Ce faisant il lança l’addiction provençale à la contemplation du temps qui passe au son entêtant de la cymbalisation cigalienne.

C’est donc depuis la fin du XVᵉ siècle une tradition bien française : les populations du pays tout entier vont se chauffer à la cheminée du roi René chaque fois qu’elles le peuvent, dans cette Provence à la lumière unique, à la cuisine à l’ail et à l’accent qui chante. Notons qu’une certaine forme d’activité boulistique est tolérée lorsque l’on se chauffe à la cheminée du roi René, mais rien de plus.

Fig. B. Front populaire et congés payés. 1936.

Paradoxalement c’est la victoire du Front populaire aux élections législatives de mai 1936 qui rendra suranné se chauffer à la cheminée du roi René. Les accords de Matignon signés un mois plus tard, pétris de leur langage administratif ampoulé, se refusent à mentionner l’expression, laissant poindre, scélérats, que les congés payés pourraient servir à autre chose qu’à se chauffer à la cheminée du roi René. L’époque n’est plus à la contemplation.

Le confort moderne et son cheval de Troie le radiateur, détruiront définitivement la mémoire du bon roi. En 1968, sur des paroles de Pierre Delanoë, Nicoletta chantera son oraison funèbre : il est mort le soleil.

Depuis, on dit « qu’on se les gèle ».

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