Cagourde [kaɡurd]

[kaɡurd] (n. fém. DÉCOUV.)
Fig. 1. Angkor Vat, dessin de Henri Mouhot, 1860

Fig. 1. Angkor Vat, dessin de Henri Mouhot, 1860

Dans l’histoire moderne toute entière on trouve une trace et une seule de l’utilisation du mot que nous allons passer au rayons X aujourd’hui. Cela n’en fait pas un suranné mais les conditions de son utilisation (je vais vous les conter) me laissent à penser qu’il pourrait bien en être. Nous vivons peut-être en ces lignes l’un de ces instants uniques et magiques, une de ces découvertes majeures qui bouleversent le sens de l’humanité, rien de moins.

Retrouvons le frisson de Howard Carter ouvrant le tombeau de Toutânkhamon le

Voici donc l’histoire qu’il me faut vous narrer pour entrevoir cagourde.

Un vieux con suranné que j’ai l’honneur et le plaisir de compter au rang de mes amis¹ carrossait doctement sur le chemin de Vincennes lorsqu’un paltoquet de service, du genre de ceux à qui le monde doit obéir parce qu’il le vaut bien, lui grillait quelque priorité que le Code de la route veut à droite. Dans un sain réflexe de surprise, et pour marquer sa désapprobation face à ce comportement de gougnafier, mon ami usait de son avertisseur sonore pour transcrire le fond de sa pensée. Là, le pisse-vinaigre ne s’en laissait pas compter et, au sémaphore rougeoyant suivant, abaissait son vitrail latéral pour user de ce qui était vraisemblablement une insulte : cagourde !

En éveil, parce que le suranné est toujours vigilant, mon compère demandait confirmation du propos et surtout de sa juste orthographe. Cagourde ? Las, l’émetteur préférait lui conseiller d’aller se faire empapaouter, peut-être étonné d’avoir fait ressurgir un mot aussi profondément enfoui sous le linceul de la modernité.

Ne cherchez pas ailleurs, ne réveillez pas les Académiciens qui ont bien mérité de ronfler sous la coupole, n’importunez pas la Semeuse de Larousse qui sème à tout vent, ne dérangez pas le Petit Robert et ses 300 000 mots : aucun ne vous parlera de cagourde. Et si vous passez chez les grands spécialistes de l’argot, des langues oubliées, des patois, des dialectes, vous ferez à nouveau chou-blanc. Il va nous falloir travailler à l’instinct, à l’expérience, à l’ancienne.

Cagourde contient gourde et c’est du côté de la calebasse prise pour empotée et imbécile que nous allons fouiller. Bien que féminin, gourde (on entend aussi parfois gourdasse encore plus méprisant) s’applique aussi aux hommes, même si gourd est le masculin officiel. Il est probable qu’une couche de sexisme primaire siée à l’insultant chauffard car pour lui, « femme au volant, mort au tournant » comme il aime à le répéter à ses comparses du Balto. La piste de la gourde s’affine.

Quid de ce préfixe en « ca » ? On pencherait aisément pour une filiation du grec ancien κακός, kakos (« mauvais, méchant, de mauvaise qualité ») qui précède cacophonie ou cacographie par exemple. Cagourde pour « gourde de mauvaise qualité », et par extension « piètre conducteur au caractère féminin prononcé », cela semble tenir la route (si j’ose dire en l’occurrence). On la tient : c’est suranné.

Je perçois votre émotion, amis des mots délicieusement surannés. Nous venons ensemble de redécouvrir l’un des plus mystérieux qui cachait son secret depuis tellement longtemps. Nous sommes David Livingstone devant les chutes gigantesques qui deviendront Victoria. 1700 mètres de largeur et plus de 100 de hauteur ! Contemplons cagourde avec le même respect. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres.

¹Nous nous connûmes (très) jeunes cons c’est vous dire si c’est suranné.

  2 comments for “Cagourde [kaɡurd]

  1. Isa V G
    26 octobre 2016 at 17:53

    Merci pour ce grand frisson… La découverte d’un nouveau mot – même très ancien – est une réelle gourmandise.

    P.S. La nouvelle mouture des règles orthographiques a-t-elle supprimé l’un des deux « r » de occurrence » ?

    Cagourde pour « gourde de mauvaise qualité », et par extension « piètre conducteur au caractère féminin prononcé », cela semble tenir la route (si j’ose dire en l’occurence).

    • Olivier Genevois
      26 octobre 2016 at 17:57

      J’aurais aimé pouvoir incriminer la ministre destructrice et ses élucubrations orthographiques mais je dois bien admettre que ce n’est que de mon fait qu’occurrence prit l’air de ne pas en avoir deux (r). Voilà qui est réparé.

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