Être cousin avec Bidard [ètre kuzê avèk bidar]

Fig. A. Cousin Bidard gagnant au bandit manchot.

Fig. A. Cousin Bidard gagnant au bandit manchot.

[ètre kuzê avèk bidar] (expr. famil. LOT.)
Ma famille compte un nombre si important de ramifications qu’il m’est aujourd’hui encore impossible de toutes les connaître. Notez que je ne m’en plains pas. Découvrir régulièrement un vieux cousin, une grande-tante ou un aïeul vivant autorise à ne pas trop vieillir et à toujours se prendre pour un enfant. Et faire des acrobaties sur les basses branches de son arbre généalogique, pas très loin du sol, permet de ne pas se faire mal en cas de chute.

De cette vaste famille je ne connaissais pas tous les noms (de famille eux aussi); parce que j’étais enfant, parce que tonton Marcel c’était tonton Marcel, parce que des patronymes auraient pu révéler bien des secrets enfouis, parce que les années brunes étaient passées par là et que les anciens avaient conservé le réflexe de cacher un nom qui pouvait dénoncer. Aussi quand j’en entendais un nouveau j’étais tout simplement heureux de me découvrir des cousins que je croiserais peut-être un jour. Parmi eux revenaient souvent celui de Bidard. Et comme plusieurs membres de ma famille étaient cousins avec Bidard, je devais l’être aussi en déduisais-je

Dans ces discussions d’adultes que les enfants avides écoutent religieusement (on est dans les années surannées et les gamins n’ont pas voix au chapitre si ce n’est pour ânonner une récitation apprise à l’école et après c’est le cinéma des draps blancs), j’apprenais que Bernard qui avait fait trois tonneaux avec sa R16 était cousin avec Bidard, que la tante Hortense qui avait gagné 100 francs avec 1/10e de la Loterie nationale étaient cousine avec Bidard, que tel autre, lui, n’était pas vraiment cousin avec Bidard. Étrange… Tous les descendants d’une même fratrie sont pourtant des cousins.

Comment certains membre avérés de ma famille pouvaient être cousins avec ces fameux Bidard quand d’autres ne l’étaient pas ? Et quel rapport entre la R16 bleu qui avaient terminé sa carrière dans un fossé et un billet de loterie ? Que cachait donc ce Bidard ? Un ogre dévoreur d’enfants ? Un dilapidateur de fortune familiale ? Un ménestrel ? Mais dans ces années là et dans cette famille là, je vous l’ai déjà dit, on ne se mêle pas de ces trucs là quand on a six ou sept ans.

De fêtes anniversaires en mariages, de baptêmes en enterrements, jamais je ne croisai l’un de ces cousins Bidard. Pas de chance.

Il me fallu patienter jusqu’en modernité et compter sur la connaissance encyclopédique partagée en numérique pour trouver enfin ce mystérieux parent. Être cousin avec Bidard c’est être un sacré chanceux, un béni des Dieux, Gontran Bonheur en quelque sorte. Il se raconte que l’on doit l’expression au patronyme du gagnant du gros lot de l’exposition universelle de 1878. Peu importe que ce soit véridique, c’est suranné et ça nous va.

Être cousin avec Bidard c’est donc bénéficier de la même chance que ce brave bonhomme qui eut aussi celle de voir se construire le Palais du Trocadéro ou s’exposer la tête de la statue de la Liberté sur le Champ-de-Mars avant qu’elle ne rejoigne son île transatlantique.

J’ai joué au Loto récemment et en ai eu la confirmation : je ne suis pas cousin avec Bidard.

 

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