Bigre (!) [biɡʁ]

Bigre

Fig. A. Bigre !

[biɡʁ] (alt. euph. EXCLAM.)
Il est des interjections exclamatives surannées tout comme il en est des vulgaires, des imagées.

Leur utilisation est toujours le fruit d’un savant calcul rendant compte du rapport entre le degré de surprise suscité par l’advenant et l’attendu ou le présupposé. Mais le choix se fait en un temps si infime (on ne s’exclame pas après mûre réflexion) qu’il traduit ce qu’est réellement l’exclamant. Ainsi un « Tu parles ! » admiratif ou non le classera immanquablement dans une catégorie truculente mais bien peu surannée tout comme un agricole « La vache ! » ou encore un ensoleillé « Fatche de c*n ! ».

Et je ne vous parle pas des différentes modernités soupçonnant votre maman d’exercer ce qu’il est convenu de dénommer le plus vieux métier du monde (« Ta mère la p*te ») ou encore quelque onomatopée bien compliquée à vous exposer en quelques lignes sans passer pour un cuistre (ce que je ne saurais être bien entendu).

La seule ponctuation marquant stupéfaction éblouissement ou confusion autorisée en surannéité est bigre ! On ne se le cachera pas ici car on est entre nous, bigre est terriblement maniéré et bourgeois (grand siècle) car justement bigre cache un bougre qu’il ne saurait prononcer. Et bougre est honni précisément parce que à mal y pense¹.

Oui, oui, bougre n’est un mauvais drôle ou un brave homme un peu benêt que dans son second sens, et son premier est sodomite. Vous comprendrez dès lors qu’il ne saurait se prononcer en salon ou même en fumoir, les mœurs invertis sont drapés de secret en ces temps surannés.

Bigre s’exclame ou se suspend avec trois points. C’est une subtilité qu’il vous faudra apprendre si vous l’utilisez.

Bigre ! est immédiat et spontané, presque outrancier (toujours ce bougre qui le poursuit) quand bigre… est incertain, dubitatif, laissant apercevoir l’abîme d’une réalité bien différente de celle qui semblait être. Les apparences s’effondrent après un bigre et ses trois points de suspension. Bigre… est un doute philosophique là où bigre ! est un effroi glacé.

On perçoit facilement pourquoi l’un et l’autre ont quasiment disparu et sont désormais surannés. La ponctuation, cette empêcheuse de phraser en rond, les a entraînés avec elle dans son propre déclin². On fait désormais fi de ces inutiles signes pédants. Bigre est une des rares altérations tombée devant l’intonation (!) et le sous-entendu (…). Le doute n’a plus lieu d’être de nos jours et surtout pas dans la surprise, et si le cri peut toujours s’exprimer il ne devra pas laisser d’ambiguïté.

L’époque est à la précision, à la déclaration, pas à l’inutile sensiblerie de trois points qui traînassent derrière une surprise. Bigre a rejoint les « Morbleu », « Parbleu », « Diantre », « Ventre Saint-Gris » dans les limbes marquant les affections subites.

On se contentera désormais d’un résonnant « Pu*ain ! ».

¹Comme on dit chez les angliches de l’Ordre de la Jarretière.
²Nous reparlerons un jour des émoticônes qui l’ont peut-être ressuscitée, qui sait…

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