Porter la Sorbonne à Charlot [pòrté la sòrbòn a Sarlo]

Porter la Sorbonne à Charlot

Fig. A. Louison, Louisette, Mirabelle, la veuve, l’abbaye de monte-à-regret.

[pòrté la sòrbòn a Sarlo] (loc. judic. EXÉC.)
Dans un pays d’intellectuels comme la France, c’est à la tête qu’on s’attaque quand on veut sanctionner. En la tapotant pour une petite bêtise, en tirant ses oreilles pour une insolence, en cognant très fort dessus en cas de manifestation sur la voie publique, en la coupant quand il n’y a vraiment rien d’autre à faire.

Le système répressif français a ainsi gradué son action, de la pichenette à l’échafaud. Et c’est pour décrire la marche du condamné vers ce dernier que la langue surannée a inventé porter la Sorbonne à Charlot.

Si la référence à l’université de Paris fondée en 1253 par Robert de Sorbon est claire (le lieu de savoir concerne évidemment la tête, quoique commenter les œuvres de Cujas touche aussi au corps, mais ceci est une autre histoire), la seconde partie de l’expression demande un peu plus de perspicacité; mais peut-on en vouloir à la langue de nous titiller ainsi ?

Le Charlot en question est le diminutif de Charles, prénom porté par quelques rois de France et par les quatre premiers bourreaux de la famille Sanson, Normands montés à Paris pour s’occuper des basses œuvres de 1688 à 1847. Chez ces gens là on tranche dans le vif de père en fils.

Charles-Louis Sanson, son fils Charles Sanson II, son petit-fils Charles Jean Baptiste Sanson (un précoce qui débute dans la carrière à sept ans), son arrière-petit-fils Charles-Henri Sanson à la réputation de maladroit à la hache et au glaive de justice¹, vont malgré eux faire de Charlot le surnom du bourreau et conséquemment occuper la place qui lui est due au sein de l’expression étudiée en ces lignes. Se seraient-ils tous dénommés Salvatore que la langue eût fait porter la Sorbonne à Totoche, auraient-ils été d’une lignée d’Henri qu’on eût alors dit mener la Sorbonne à Titi. Mais la tradition des Sanson voulut que ce soit Charles qui portât la marque infâme des coupeurs de tête.

Mêler ainsi la Sorbonne à Charlot permet d’accorder une tête bien faite au condamné au moment de la lui couper (une sorte d’hommage) mais aussi de souligner qu’un beau diplôme n’empêche pas de finir raccourci. Après tout la Santoche (où l’on guillotine jusqu’en 1972) n’est qu’à deux kilomètres de la vieille université du Quartier Latin et se tromper de sens en prenant la rue Saint Jacques qui relie l’une à l’autre peut facilement arriver.

Le 17 septembre 1981, Robert Badinter prononce le fameux “Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n’y aura plus pour notre honte commune, des exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises”, emportant le vote majoritaire d’une Assemblée Nationale qui condamnera ainsi porter la Sorbonne à Charlot à la surannéité, et Marcel Charles Chevalier, exécuteur en chef des arrêts criminels, au chômage.

Le dernier bourreau de France était encore un Charlot.

¹Il devra s’y reprendre à plusieurs fois pour occire Thomas Arthur de Lally-Tollendal, avec l’aide de son père. Heureusement il bénéficiera dès 1792 de l’invention du bon docteur Guillotin qui permettra aux Sanson d’augmenter le débit.

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