Être parti pour la gloire [ètre parti pur la ɡlwar]

Fig. A. Et un, et deux, et trois-zéro.

[ètre parti pur la ɡlwar] (loc. patri. MARSEIL.)
Une lecture rapide du chant national adopté lors de la séance de la Convention nationale du 26 messidor an III (14 juillet 1795), dit La Marseillaise, pourrait laisser penser que « Allons ! Enfants de la patrie ! Le jour de gloire est arrivé » signifie que ça y est, depuis le temps qu’on vous le promet, c’est parti mon Kiki, c’est parti pour la gloire.

Et que conséquemment, partout dans la rue on va parler de vous, que les filles seront nues, qu’elles se jetteront sur vous, qu’elles vous admireront, qu’elles vous tueront, qu’elles s’arracheront votre vertu¹ comme disait celui qui se présentait comme Henri.

Il n’en est rien.

Malgré son impérieux et impératif verbe aller et l’annonce d’un jour pas vraiment comme les autres, le premier couplet qui ouvre toute réjouissance ou commémoration collective française (match de l’équipe de France de football, armistice, etc.) ne signifie par que c’est parti pour la gloire. Et pour cause : être parti pour la gloire c’est être plus ou moins ivre. Un état que l’on qualifie aussi de pompette.

Notons que l’on peut entonner le chant guerrier à gorge déployée en s’étant copieusement rincé le gosier auparavant (la chose est courante en cas de finale de coupe du monde de football par exemple, celle-ci ayant généralement lieu en période estivale et donc chaude, ce qui implique de se désaltérer), et si l’on est alors parti pour la gloire ce n’est pas pour autant que celle de la victoire par un, ou deux ou trois-zéro, jaillira à la fin. On peut dans ce cas précis être parti pour la gloire sans être parti pour la gloire. Une incongruité comme les adore le langage suranné.

L’ironie à peine dissimulée derrière être parti pour la gloire fait bien entendu référence aux comportements qui accompagnent l’ingestion non maîtrisée de boissons fermentées et qui marqueront l’assemblée demeurée sobre : exégèse en long en large et en travers du dernier discours du président de la République, herméneutique sur le sens de la vie, critique de la raison pure, réflexions et interprétations libres sur les traumatismes de l’enfance liés à la lecture de Babar à la neige, imitation d’André Malraux accueillant Jean Moulin au Panthéon, voire cocktail inédit des sujets susmentionnés. Rien qui ne soit en réalité susceptible d’une postérité glorieuse.

En 1831, Eugène Delacroix présente une toile initialement intitulée Partie pour la gloire, qui met en scène une jeune femme, poitrine nue, agitant le drapeau bleu-blanc-rouge du côté de Notre-Dame (cf. fig. A.), soit le comportement type d’une supportrice avinée un soir de victoire en coupe du monde (cf. princeps).

Le tableau va faire scandale dans les milieux qui aiment se scandaliser, obligeant ainsi l’artiste à le renommer Scènes de barricades (en référence aux Trois Glorieuses) puis finalement La Liberté guidant le peuple, après une seconde indignation des milieux aimant s’indigner.

Le ressort qu’aurait pu trouver l’expression avec le concours d’une telle œuvre² va évidemment s’en ressentir. Être parti pour la gloire ne connaîtra pas la carrière qu’elle aurait mérité d’embrasser dans un pays et une époque où l’on ne sait pas encore qu’il faut « apprécier et consommer avec modération » pour ce qui est de la chose alcoolisée.

Avant même le vote de la loi Evin qui enverra en surannéité plus d’une locution³, celle-ci y est déjà. Elle n’y restera pas seule très longtemps.

¹Le Chanteur, Daniel Balavoine, 1978.
²En art tout comme en publicité, la technique dite « de la gonzesse à poil » paye toujours.
³Toucher sa canette, être (ne pas être) de la petite bière, etc.

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