Tirer sur le bambou [tiré syr le bâbu]

Fig. A. Dans le port de Saïgon.

[tiré syr le bâbu] (loc. verb. OPIU.)
C‘est fou tout ce que l’on peut faire avec du bambou. Des maisons, des échafaudages, des meubles, du tissu, des salades… C’est fou mais on s’en fout totalement quand le seule chose qui nous intéresse est de tirer sur le bambou.

Calmons là les coquins qui imaginent déjà qu’il va être question en ces lignes de tirelipimpon sur le chihuahua : ils en seront pour leurs frais car aucun sous-entendu graveleux ne se cache derrière tirer sur le bambou. Pas la moindre allusion érectile dans la vitesse de pousse des grandes tiges ligneuses, pas le quart de la moitié d’une référence onaniste dans le fait de tirer dessus, fût-ce comme un forcené. Rien de rien.

Tirer sur le bambou nous vient certes de pratiques honteuses faisant passer de l’excitation à la quiétude, et tirer sur le bambou se fait très souvent allongé sur un lit. C’est en effet la position la plus douillette pour fumer de l’opium; ce que signifie tirer sur le bambou dans le langage désormais suranné des vieux colons indochinois.

Opium ! Poison de rêve, fumée qui monte au ciel, c’est toi qui nous élèves aux paradis artificiels, comme le chantait Marcel’s, le chanteur de caf’conc’, dès 1931, quelques années avant que les Troupes de Marine n’en fassent leur hymne. Dans le port de Saïgon, est une jonque chinoise, mystérieuse et sournoise, dont on ne sait pas le nom, et le soir dans l’entrepont, quand la nuit se fait complice, les Européens se glissent, cherchant des coussins profonds, deviendra en effet le chant de la Coloniale où l’on sait aussi tirer sur le bambou, mais ceci est une autre histoire.

Le bambou faisant de bonnes pipes c’est en toute logique pratique que la langue en fera la base d’une expression, conservant au passage son caractère populaire que les pipes en ivoire ou en corne, plus nobles, tentaient de lui faire abandonner (tirer sur la corne échoua, jugée trop proche de tirer sur la corde, et tirer sur l’ivoire ne convainquit personne).

C’est principalement après les deux guerres de l’opium entre Chinois et Britanniques (1839-1842 et 1856-1860), les uns voulant stopper les ravages de l’opium dans leur pays, les autres entendant bien écouler à prix d’or leur production venue des Indes¹, que tirer sur le bambou prendra son essor, le résultat de ces deux conflits se concrétisant dans le développement du commerce du latex de papaver somniferum.

Tirer sur le bambou fut largement popularisé par les poètes et artistes jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne fasse de taper sur des bambous une expression encore plus répandue. En 1982, sur des paroles de Didier Barbelivien, Philippe Lavil enregistre Il tape sur des bambous. Et c’est numéro un !

Un million et demi de 45T et un été plus tard, tirer sur le bambou est suranné, réduit en bouillie par le tapeur sur bambou.

L’opium n’intéresse guère plus le moderne qui n’est pas vraiment un poète, et puis même quand il trafique un peu dans tous les ports (comme au bon vieux temps à Saïgon) la marine est d’accord. Il n’y a aucun malaise dans sa combine, c’est une musique machine. Alors il tape sur des bambous, il ne tire plus dessus.

¹Le commerce de l’opium était financé par la banque HSBC (Hong Kong and Shanghaï Banking Corporation).

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