Aller comme des guêtres à un lapin [alé kòm dé ɡètr a ê lapê]

Fig. A. Lapin chasseur.

[alé kòm dé ɡètr a ê lapê] (loc. verb. MOD.)
En dehors des cavales, des étalons, et de celles et de ceux qui les montent, les guêtres ne concernent plus grand monde.

Si l’on excepte l’épisode malheureux des années Flashdance et la relance du port de ces protège-jambes en version fluorescente au cours des middle-archaic comme disent les américains (en sus des vestes à épaulettes, mais ceci est une autre histoire), on peut considérer que les guêtres appartiennent à l’histoire passée.

Ce qui explique le maintien au fin fond du dictionnaire des expressions surannées d’aller comme des guêtres à un lapin pour désigner le mal habillé, le fagoté comme l’as de pique.

S’il avait été question de toute autre pièce du vestiaire, peut-être la locution serait-elle demeurée actuelle (le bestiaire moderne regorge d’animaux chapeautés, encravatés, chaussés, au comportement anthropomorphique exalté par la mercatique qui s’est rendu compte qu’un panda en tutu pouvait aider à vendre). Mais aller comme des guêtres à un lapin est bel et bien demeurée désuète, comme les guêtres elles-même.

Aller comme des guêtres à un lapin appartient à la famille des locutions construites sur une profonde ironie, dont on perçoit l’ampleur si et seulement si on maîtrise tant soit peu la norme (en l’occurence la norme lagomorphe).

En effet, pour qui est peu connaisseur de l’animal à longues oreilles, aller comme des guêtres à un lapin ne regorge pas de ressort comique (ce n’est pas en allant une fois par an au Salon de l’agriculture qu’on apprend qu’il est absolument impossible qu’un lapin puisse porter des guêtres). Il est donc plus que probable qu’aller comme des guêtres à un lapin ait une origine paysanne et qu’elle ait principalement servi à désigner un gars de la ville venu passer le ouiquande à la campagne affublé d’une tenue chèrement monnayée au Vieux Campeur (Paris Vᵉ) dont l’adéquation avec le milieu environnant n’aura pas été absolue.

En 1977, le fameux tube de Michel Delpech qui fit connaître le Loir-et-Cher au monde entier aurait dû s’intituler Comme des guêtres à un lapin, mais le succès du lapin tueur de Chantal Goya¹ chanté à tue-tête par des hordes braillardes en pull à col roulé jaune lui coupa l’herbe sous le pied. Pour évoquer cette nostalgie inavouable de la campagne qui taraude le citadin on se rabattit donc sur on dirait que ça te gêne de marcher dans la boue, on dirait que ça te gêne de dîner avec nous, on dirait que ça te gêne de marcher dans la boue, on dirait que ça te gêne de dîner avec nous.

Aucune mention de guêtres ou de lapin.

L’expression fut définitivement classée comme surannée. À part un peu souhaitable Flashdance II, on ne voit pas ce qui pourrait la remettre au goût du jour.

¹Ce matin Un Lapin, A tué un chasseur, C’était Un Lapin qui, C’était Un Lapin qui, Ce matin Un Lapin, A tué un chasseur, C’était Un Lapin qui, Avait un fusil. In. « Un lapin », Roger Dumas, Jean-Jacques Debout, 1977.

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