Être un devin de Montmartre [ètr ê devê de môtmartr]

Fig. A. La rue Foyatier au petit matin.

[ètr ê devê de môtmartr] (loc. verb. LEPI.)
L‘une des caractéristiques de la langue surannée est celle de son utilisation dans un territoire strictement défini, la frontière étant, comme en toute autre chose, celle de l’incompréhension et donc potentiellement celle de la discorde.

Entrez à vos risques et périls en pays poulbot.

Point culminant de la capitale française, la butte de Montmartre, dernier vestige de la commune du même nom, possède donc ses propres expressions qui font de la rue Lepic et de l’escalier de la rue Foyatier des lieux où l’on ne jacte pas comme dans le XVIIᵉ, le VIIIᵉ ou le Vᵉ.

C’est ainsi qu’on n’entendra nulle part ailleurs dire d’untel plutôt mou du bulbe que c’est un devin de Montmartre (qui devine les fêtes quand elles sont venues, ajouteront les fins lettrés). L’expression est en effet d’un usage exclusivement réservé aux résidents Montmartrois.

Mystique à souhait depuis que Saint Denis, premier évêque de Paris, y fut décapité mais décida de ramasser sa tête et de cheminer jusqu’à l’emplacement de la basilique de Saint-Denis, la butte abrite tant et tant de mystères qu’un devin de Montmartre de plus ou de moins ne change pas la face du monde. Et c’est tant mieux car le devin de Montmartre (qui devine les fêtes quand elles sont venues) se croise plus souvent qu’il n’y paraît, et pas que sur les marches du Sacré Cœur.

Lent à la comprenette, le devin de Montmartre prédit mieux le passé que l’avenir, et être affublé par quiconque réside dans les environs de la place du Tertre de ce titre de pacotille laisse percevoir un certain dédain. Être un devin de Montmartre c’est être tout le contraire d’un foudre de guerre, et le communard du Comité de Vigilance de Montmartre dans l’âme qu’est toujours l’habitant de la butte, s’en irrite facilement.

L’origine véritable d’être un devin de Montmartre demeure aussi trouble qu’un petit matin brumeux dans les escaliers de la rue Foyatier : on y croise des ombres fatiguées par la nuit et des pas pressés par le jour qui se lève, rien d’assez clair pour faire une certitude ou une explication. Nous nous en tiendrons à ce flou artistique.

Être un devin de Montmartre (qui devine les fêtes quand elles sont venues) filera se faire oublier dans les tréfonds du suranné lorsque son quartier d’origine se verra submergé par des hordes touristiques cherchant frénétiquement le café des 2 Moulins¹, plus fréquentable que la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs².

Et c’est tant mieux; Paris ville-musée n’a désormais que faire d’un devin de Montmartre qui risquerait de faire fuir les clients.

¹Devenu hype depuis son apparition dans Amélie Poulain.
²In Pigalle 2, Regards affligés sur la morne et pitoyable existence de Benjamin Tremblay, personnage falot mais ô combien attachant.

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