Bouffer à tous les râteliers [bufé a tu lé rateljé]

Bouffer à tous les râteliers

Fig. A. De l’art de tenir les couverts. Musée Nadine de Rothschild.

[bufé a tu lé rateljé] (loc. verb. ART DE VIV.)
Quiconque par ici se comporterait de mauvaise manière avec l’art d’être convive serait voué aux gémonies et supplicié en place publique. C’est ainsi depuis les temps les plus surannés. On ne badine pas avec le protocole dans la salle à manger française et le sens d’un couvert ou son ordre d’apparition dans le grand théâtre du dîner sont autant d’oracles parfois obscurs à respecter.

C’est vraisemblablement de cet amour sophistiqué du placement du couteau à viande, du couteau à poisson, du couteau à entremet, de la cuiller à potage, et de leurs pendants en fourchettes, que procède bouffer à tous les râteliers. Bien que l’expression existe avec manger c’est son cas en bouffer que nous étudierons car c’est lui qui marque le plus profond mépris pour le médiocre, puisque de dédain il est question.

Bouffer à tous les râteliers s’adresse au vil, au moins que rien, au gougnafier, à celui – ou à celle – qui pour arriver (mais où diantre ?), courtisera tous les partis s’assurant ce faisant de parvenir à ses fins aux dépens de l’un ou de l’autre. Celui qui bouffe à tous les râteliers est sans scrupules, sans morale et sans amour-propre, à tel point qu’il mangera dans l’assiette du voisin pour assurer sa pitance.

Le râtelier qui sert de contenant à la pitance bovine est la seule vaisselle qui peut lui convenir, car celui qui bouffe à tous les râteliers ne voit pas de différence entre une assiette à soupe et une autre à dessert : l’important c’est le fricot, pas les manières. Pour peu, il demandera qu’on lui resserve du potage ou bien de la salade, il saucera l’assiette et, bien entendu, il parlera tout en mâchant parce que son entregent pressé n’a pas le temps d’attendre : c’est qu’il a un autre râtelier à aller honorer de sa belle présence !

On avait cru éradiquer l’importun en 1963, quand Lino envoya « Les cons ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît »¹, laissant alors filer tranquillement bouffer à tous les râteliers au fond du dictionnaire, pensant que l’expression pouvait aller s’y reposer, qu’elle était désormais sans objet…

Las, le mangeur insatiable revint rapidement à table, redoublant sans vergogne de faux-culterie et de duplicité. L’expression qui était bien rangée ne put l’empêcher de bâfrer, à en avoir les dents du fond qui baignent. C’est pourquoi dans notre modernité vous en croiserez souvent, de ceux qui bouffent à tous les râteliers, sans pouvoir, malheureusement, désigner leurs méfaits : bouffer à tous les râteliers est suranné, personne ne comprendrait.

¹Les Tontons flingueurs (1963), dialogues de Michel Audiard

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