Clabaudeur [klabodœʁ]

[klabodœʁ] (n. m. RAG.)
Il claque du bec ce clabaudeur. Pour un peu on l’entendrait presque aboyer rien qu’en lisant son nom, ce qui est, rappelons-le une fois de plus, une qualité intrinsèque du suranné. Je réitère : le suranné donne le ton de ce qu’il est avec ses syllabes. En appliquant cette règle fameuse vous aurez dès lors défini que le clabaudeur est un hâbleur claquant du bec bien haut et fort et portant beau. Une synthèse de Maître Renard et du Corbeau en quelque sorte.

Entre ici circonflexe [âtr isi sirkôflèks]

Fig. A. Machine à réformer l'orthographe et son réformateur en chef. Année inconnue.

Fig. A. Machine à réformer l’orthographe et son réformateur en chef. Année inconnue.

[âtr isi sirkôflèks] (gr. verb. DISCOU.)
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, une réforme dite de l’orthographe (ortograffe ?) a poussé quelques mots bien loin d’être surannés à se réfugier en ces lieux. En ma qualité de Président ad vitam æternam du Club des vieux cons surannés, Grand Maître du Conseil supérieur de la surannéité, Lumière suprême du Circonflexe, Commandeur de la cédille, et en votre nom à tous, chers lecteurs, je les accueille en toute bienveillance.

Sois le bienvenu oignon. Nénuphar, tu es ici chez toi. S’entraîner, tu peux garder ton chapeau même à l’intérieur de ce temple. Quant à toi maîtresse, tu sais bien que cette maison est la tienne. Cher coût, tu seras toujours cher à nos cœurs avec ton circonflexe. Et toi paraître, ne te travestis pas pour tenter de ressembler à un autre plus terne. Week-end, mille-pattes, porte-monnaie, gardez par-devers vous ces traits d’union qui nous relient encore, et toi après-midi, apprends que tu seras toujours singulier et unique. Avec vos 2400 compagnons d’infortune nous vous offrons le gîte et le couvert. La maison est modeste mais elle est chaleureuse, vous y serez choyés comme il se doit.

Entre ici circonflexe avec ton subtil cortège. Avec ceux qui sont devenus surannés, comme toi, et même – ce qui est peut-être plus atroce, ceux qui ont été mal orthographiés. Avec tous les idiomes et tous les néologismes, avec la langue d’oc et celle d’oïl unies depuis des siècles sur notre terre de France. Entre avec le peuple de la langue, celle qui permet de dire qu’on s’aime avec plus de pudeur qu’un vulgaire t’es bonne.

Qu’es-aquò [kəsako]

Fig. ?. ???.

[kəsako] (LANG. OC)
Qu’es-aquò est un suranné qui souffre. Oui mes amis, ça arrive beaucoup plus souvent qu’on ne le pense. Oh rassurez-vous, le suranné ne souffre pas d’être oublié là-bas au fond des livres (encore que…) mais celui dont je souhaite aujourd’hui vous entretenir souffre de multiples déformations qui pourraient même parfois le laisser passer pour un moderne, voire pire un fashion. Je veux citer ici les késako, quésaco, quézako, formes tordues et contraintes par la chute brutale de l’intérêt porté à l’orthographe corroboré à la magnificence contemporaine du LOL et du PTDR, mais ceci est une autre histoire dont il faudra pourtant bien s’occuper un jour.

Le savon jaune Provendi [lə savɔ̃ ʒon pʁɔvɑ̃di]

[lə savɔ̃ ʒon pʁɔvɑ̃di] (gr. n. HYG. MARQ. CIALE.)

Né dans les années 50, sur les rives du lac Léman, le Laboratoire Provendi est devenu célèbre grâce à une idée toute simple : disposer d’un savon toujours sec, à portée de main. Porte savon mural et savon rotatif ont ainsi équipé des milliers de collectivités et d’entreprises.

Voilà, il vous fallait un petit coup de réclame pour vous recaler les idées. C’est bon, tu l’as ? Mais si, le savon jaune Provendi, le savon en forme de ballon de rugby sur son présentoir en laiton chromé fixé au-dessus du lavabo de l’école élémentaire ! Ah, ça y est, tu vois quand tu veux. Tu vois que c’est suranné.

Écrire une lettre à cheval [ekʁiʁ yn lɛtʁ a ʃəval]

[ekʁiʁ yn lɛtʁ a ʃəval] (exp. CHEVAL.)
Suranné ardu aujourd’hui. Oui, ardu, complexe à placer à propos, fin, esthétique, grand seigneur, décontenançant, goûtu. Écrire une lettre à cheval n’est pas d’essence mérovingienne ou attilesque comme il pourrait bien le laisser paraître. L’expression ne consiste pas à rédiger une missive sur son fier destrier à robe blanche (tu imagines un peu la tronche de l’écrit avec un support qui bouge sans arrêt…). Écrire une lettre à cheval n’induit pas non plus quelque courrier de félicitations (ou d’indignation pour les pisse-vinaigre) au facteur Cheval pour l’ensemble de son œuvre. Non, rien de tout ça. Rien à voir non plus avec « en parler à son cheval », marque de désintérêt profond globalement réservée à un usage adolescent dans le cadre de débats sur la question de l’autorité et de l’importance du travail scolaire par exemple.

Fig. A. Cavalier écrivant à cheval. Musée du cheval, Chantilly.

Fig. A. Cavalier écrivant à cheval. Musée du cheval, Chantilly.

Écrire une lettre à cheval ne demande pas plus de posséder une écurie avec moult cavales enclines à galoper sur les pelouses de Longchamp ou Chantilly chevauchées par de curieux et agiles petits hommes vêtus de Desigual et faisant se pâmer les belles enchapeautées. Non, écrire une lettre à cheval est presque à la portée du premier estomaqué venu dès l’instant où il possèdera une plume suffisamment épique et aiguisée pour faire part de son courroux¹. Las, là est la seule condition : être chafouin, se sentir blessé, demeurer par trop dans l’expectative, se trouver fort marri, etc. Mais d’une colère froide qui devra moucher l’importun, lui clouer le bec, le scotcher, en un mot le souffleter et qu’il en reste coi.

Écrire une lettre à cheval implique vous l’aurez compris de monter sur ses grands chevaux sans les laisser pour autant s’emballer. On est dans le Cadre Noir de Saumur de la correspondance, dans la chevauchée sauvage épistolaire. Écrire une lettre à cheval c’est donc s’offusquer en bons mots d’un acte, d’une attitude, d’une parole, dont on aura pris ombrage et qui demandera remise à zéro des compteurs. L’exercice est périlleux, d’où la constitution allégorique de l’expression. Un passé simple imparfait et paf ça dérape, une virgule ponctuant trop tôt un soupir et c’est la tirade qui s’effondre, un point d’exclamation mal venu et le ton sera trop monté. Écrire une lettre à cheval n’est pas aussi simple qu’il y parait. Notre époque sans effort a trouvé la parade : ce sera l’invective. Plutôt que de ferrailler en bons mots, rédigés qui plus est, on se contentera d’un vague « va crever pourriture communiste », d’un spontané « eh bien casse-toi pauv’con » ou encore d’un « nique te reum grosse tepu » à la portée argumentaire toute relative.

Attention : une époque qui ne sait plus s’indigner dignement va au-devant de cruelles désillusions. Je milite pour la lettre à cheval garante de nos désaccords. Et s’ils s’installent et se poursuivent on règlera tout cela à six heures au pré clair. Le choix des armes à l’offensé.

¹Coucou. Je préfère l’ajouter moi-même. “Cucurrucucú, cucurrucucú/Cucurrucucú, paloma, ya no le llores”.