Bagatelle(s) [baɡatɛl]

[baɡatɛl] (n. f. OLÉ)
Rarement singulier ou pluriel n’auront changé autant le sens. Rarement la présence elle même surannée d’un « s »¹ pour signifier la multitude n’aura été autant lourde de sous-entendus.

En commun, bagatelle(s) ont neuf lettres tout autant surannées que légères. Oui, je trouve que le doublement du « l » confie de la légèreté, qu’y puis-je ? Mais pour ce qui est du contenu, on se prépare au grand écart : le singulier pour la frivolité, le pluriel pour les peccadilles. A moins que ce ne soit l’inverse, je ne sais plus. C’est à coup sûr ce doute qui l’a (les a) conduite(s) en surannéité cette (ces) bagatelle(s). Qui plus est bagatelle(s) est difficile à distiller en une conversation, sauf à trouver l’enchaînement avec une voyelle pour souligner immédiatement la présence du fameux « s » et éluder à l’instant toute velléité d’ambiguïté. Imaginez un instant que vous proposiez au cocktail de l’année de partager quelque menue bagatelle à la propriétaire de cette robe fourreau moulante et fascinante…

Bagatelle et bagatelles se sont donc fait la malle du conversationnel. Et l’écrit est d’essence surannée. Moult romans galants ont accueilli le singulier est c’est un doux moment que de s’y replonger de temps à autre. Lisez mes amis, lisez, c’est bon pour l’esprit. Et n’oubliez pas non plus de céder à bagatelle et bagatelles, c’est bon pour les artères.

¹Ben oui quoi, si on se met aussi à respecter l’orthographe on finira par accorder les participes passés !

Marie-salope [maʁjəsalɔp]

Fig. A. Marie-salope du port d’Amsterdam, là où les marins boivent
et reboivent, et reboivent encore.

[maʁjəsalɔp] (n. f. MAR.)
Le jour où je le découvris celui-là, j’en fis des gorges chaudes. Il faut dire qu’à sept ans, obtenir l’onction adulte et qui plus est professorale de manier un marie-salope jusqu’en table de repas dominical fut un plaisir exquis. Aussi, dès que j’eus saisi la subtilité nominale et le titanesque potentiel de la désignation surannée de ce simple rafiot en usai-je à satiété.

Anamour [anamuʁ]

[anamuʁ] (n. m.s. f.pl. NÉO)

Anamour, l’un des plus beaux néologismes de la chanson française, tomba rapidement en surannéité et c’est tant mieux (ça lui permit ainsi de se conserver en l’état). Né en 1969, l’anamour nous vient des limbes embrumées et géniales de Gainsbourg, amoureux des mots qu’il adorait prendre dans tous les sens et que les dessous pleins de sous-entendus excitaient au plus haut point (les dessous des mots, espèce de coquins).

mots-surannes-anamour

Fig. A. Ange de l’anamour. Collec. privée.

Une fois de plus c’est la subtilité d’un léger « a » que l’on dit privatif¹ qui nous délivre avec une force sans pareil ce très joli morceau d’anti-matière; ô langue française, tu m’étonneras toujours ! L’anamour devient un sentiment dont la puissance esquinte mais qu’il faudra porter. L’anamour rime avec jamais, plus qu’il ne s’accorde avec toujours, c’est un tueur de rimes, un piège pour le poète. Il garde aussi la même subtilité du jeu de genres que son complice plus connu en se faisant masculin singulier et féminin pluriel. Un délice (tiens un autre qui se joue aussi du genre).

Si j’osais je tenterais même une petite définition de l’anamour mais je ne souhaite pas empiéter sur les compétences officielles de mes compères immortels ou de leurs homologues de chez Robert (le dico, pas le bistro). J’en appelle tout de même à leur sens des responsabilités et les enjoins ici d’inclure cet anamour dans leur prochain bréviaire au lieu de céder au générationisme Z en nous collant du LOL ou du largement dépassé MDR.

Merci.

¹Je passe sous silence ce « n » qui n’est là que pour éviter l’apocope.

🎼🎶Aucun Boeing sur mon transit
Aucun bateau sur mon transat
Je cherche en vain la porte exacte
Je cherche en vain le mot exit🎶

Je chante pour les transistors
Ce récit de l’étrange histoire
De tes anamours transitoires
De Belle au Bois Dormant qui dort🎶🎶

Barbon [baʁbɔ̃]

Fig. A. Vieux beau à gueule de métèque.

[baʁbɔ̃] (n. m. FAM. PÉJ.)
Lbarbon on peut le faire ou on peut l’être. L’un est plutôt pathétique, l’autre est plutôt sympathique. Si l’être semble quelque peu inéluctable, encore qu’on puisse professer à grand voix que n’est barbon que celui qui le mérite, le faire relève de l’abandon. Voilà un bien étrange suranné qui selon l’âge de celui qu’il qualifie prend un sens ou un autre. Le cas est rare c’est pourquoi nous nous y attardons par ici.

Gougnafier [ɡuɲafje]

Fig. A. Sombre gougnafier. Archives perso.

[ɡuɲafje] (n. m. FAM. COM.)
La surannéisation de gougnafier pose un réel problème d’éthique sémantique. Que le terme nous provienne d’un petit XIXᵉ (siècle, pas arrondissement) ne fait pratiquement aucun doute et suffit en soit à l’accueillir en surannéité. Non, le problème ne vient pas de là. Qu’il ne soit plus usité à de rares exceptions rédactionnelles près qui constituent elles-mêmes l’expression de ce caractère suranné ne pose pas plus question. Non vraiment rien de cela. Le problème véritable est que pour tout autant disparu qu’il soit, le gougnafier n’a pas disparu. Eh oui, c’est ce qu’on appelle « le paradoxe tempo-transactionnel du suranné contemporain », une notion technique que nous autres experts utilisons et que je vous expliquerai plus tard¹.