Vespasiennes [vɛspazjɛn]

[vɛspazjɛn] (n. f. ONO.)
Fig. A. Empereur Vespasien, inventeur des vespasiennes.

Fig. A. Empereur Vespasien, inventeur des vespasiennes.

Je me considère en partie suranné car j’ai eu l’honneur et privilège (en prime enfance) d’utiliser les vespasiennes dont on peut objectivement dire qu’elles sont elles totalement surannées. D’un usage premier sans once d’ambiguïté, ces édicules loin d’être ridicules ont fait partie de l’identité même de la plus belle ville du monde pendant 150 ans et ce n’est donc pas rien. Lieu d’aisance pour le commun des mâles mortels (les vespasiennes ne sont nullement adaptées à la bien justement pudique féminité), elles savaient aussi devenir un « lieu de rencontre privilégié »¹ pour des hommes ayant d’autres besoins à satisfaire que ceux du soulagement de leur vessie. Jetons un voile pudique sur cet usage détourné.

Au début des années 1990 demeuraient deux derniers vestiges en parfait état de fonctionnement, boulevard Arago (devant la prison de la Santé) et rue Saint-Dominique, devant le ministère de la Défense. De là à imaginer une relation directe entre le port de l’uniforme et l’utilisation des vespasiennes il y a quelques pas que je ne franchirai pas. Seules celles du boulevard Arago sont encore debout et en fonctionnement² en ce milieu des années dix du troisième millénaire. Mais avant, bien avant, les vespasiennes étaient légion dans les rues de Paris plus que dans toute autre ville du monde. Un bien étrange mystère d’ailleurs. Le Parisien aurait-il la vessie plus fragile, le rendant plus incontinent que ses contemporains des autres continents ? Ou plutôt ces derniers n’hésiteraient-ils pas à prendre leurs aises en dehors de lieux strictement dédiés à cela ? Seule une étude sérieuse de la question pourrait nous éclairer.

Vous l’aurez aisément remarqué, les vespasiennes ont dû quitter la ville. Ces monuments qui avaient hérité leur nom de celui de l’empereur romain qui les créa entre 69 et 79 (les années hein, pas les bus) ont désormais laissé leur place aux hygiènistes sanisettes. Un bien pour le fragile et pudique sens olfactif, un mal pour le sens de l’histoire. Hors de nos murs sale suranné ! Plus de chapeau melon dépassant d’une fragile muraille de ferraille, désormais on pisse secret. A chaque époque ses pudeurs.

¹Note de service 4314 de la Préfecture de police de Paris. Authentique.
²Vérification effectuée par votre serviteur en personne.

Cucul la praline [kykyl la pʁalin]

[kykyl la pʁalin] (inv. POP.)
Fig. L. Angelot mignon Saint patron de Cucul la praline.

Fig. L. Angelot mignon Saint patron de Cucul la praline.

Qu’on se le dise, cucul la praline n’est pas méchant. Tout juste moqueur, et encore. Et c’est bien ce caractère aimable et bienveillant qui lui confère la patine nécessaire à son aspect suranné. Là où une modernité insultante et contraignante décrirait la naïveté touchante d’une personne ou d’une parole, cucul la praline les regarde avec tolérance et juste ce qu’il faut de piquant. C’est son cœur de praline, amande enveloppée de sucre cuit, qui lui donne cette douceur. Il faut que vous sachiez que cette partie moelleuse nous vient du XVIIᵉ siècle et de Montargis (je parle de la praline) et qu’elle a rencontré cucul lors du soulèvement de Paris en mars 1871¹. Eh oui, cucul la praline est communarde ! Ça vous en bouche un coin, non ? Ah, le charme sauvage de ces petites provinciales juchées sur les barricades et brandissant le drapeau de la révolte…

Et ne croyez pas les frimeurs qui voudront vous faire avaler un lien putatif entre l’île de Praslin (aux Seychelles) et ses coco-fesses, noix endémiques aux formes suggestives, leur récit n’est qu’un moyen de tenter de briller à vos yeux et d’enchaîner sur une soirée diapos de palmiers sur plages blanches.

Il est du cucul la praline en moult babioles et en tellement d’actes qu’il serait bien impossible de développer ici l’étendue de son influence. Citons néanmoins les conversations téléphoniques amoureuses et plus particulièrement leur « non…c’est toi qui raccroches », les aveugles éblouissements devant la beauté supposée du nouveau-né, les calendriers de la Poste et leurs natures mortes, les .GIF de chatons qui envahissent les réseaux sociaux, parmi tant d’autres.

J’en conviens aisément, c’est un drame : on est tous cucul la praline un jour ou l’autre. Allons, un peu de suranné ne fait jamais de mal.

 

¹Ne me demandez pas comment, je ne suis pas historien et ce serait trop long à expliquer. Tenez vous en à l’évidente rigueur scientifique de cette définition, la réputation de la Maison n’est plus à faire.

Bonne année surannée

Présenter ses vœux est suranné, c’est entendu. Cette tradition ancestrale facile à dater puisqu’elle remonte à une année après l’invention du calendrier par la puissante Babylone et sa reine Sémiramis¹ a périclité peu à peu suite à la disparition simultanée de la carte postale et de l’intérêt porté à autrui. Pierre Desproges lui-même résumait la question protocolaire en ces mots :

Qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassés d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

En grand visionnaire lucide qu’il était, il eut raison un 18 avril 1988, soit trois mois et demi après avoir accueilli par un « bonne année mon cul » tous ceux qui souhaitaient la lui souhaiter.

Ne voulant point narguer la camarde je resterai plus prosaïque voire pénible comme une prise de parole préfectorale un 1er janvier à huit heures du matin.

Tous mes bons vœux à toi qui cherches le bonheur, tous mes bons vœux à toi qui l’as trouvé, tous mes bons vœux à toi qui te bats pour guérir, tous mes bons vœux à toi qui dors souvent dehors, tous mes bons vœux à toi qui as déjà tout, tous mes bons vœux à toi la belle espionne de mon cœur² qui passes par ici, tous mes bons vœux à toi qui luttes pour survivre, tous mes bons vœux si tu construits ta voie.

Rendez-vous ici ou ailleurs en 2016, je serai là (je n’ai que ça à faire).

¹Sémiramis présentait ses vœux dans de longues cérémonies officielles dont la réputation n’est plus à faire.
²Tu me manques.

La tournée des grands-ducs [la tuʁne de ɡʁɑ̃dsdyk]

[la tuʁne de ɡʁɑ̃dsdyk] (exp. fest. NOBL.)
Faisant généralement l’objet d’une annonce à qui veut bien l’entendre dans le canton, la tournée des grands-ducs est un de ces instants festifs dont on reparlera dans l’année qui suivra, tout en sous-entendu bien entendu. Strictement réservée aux flambeurs, aux dandys, aux perdus corps et âmes de tout crin, la tournée des grands-ducs n’est pas dimensionnée pour le gendre idéal, le gentil mari ou le cadre intermédiaire à PEL incorporé. Parce que ça va chauffer, parce que ça va bâfrer, ça va picoler et du joli Château et du millésimé, et si ça se trouve ça reluquera du jupon. Sans jamais y toucher ! Je tiens à préciser ici que la tournée des grands-ducs se joue entre vieux potes et ne saurait supporter l’irruption féminine propre à faire chanceler tout équilibre outrancier par définition instable. Seconde précision : un vieux pote peut-être féminin et prend dans ce cas précis une forme de femme avec laquelle on aura depuis belle lurette réglé toute velléité sexuelle (par consommation ou abandon, c’est selon).

Fig. 12. Groupe de fêtards en tournée des grands-ducs. XIXᵉ s.

Fig. 12. Groupe de fêtards en tournée des grands-ducs. XIXᵉ s.

Revenons à notre petite affaire. La meilleure tournée des grands-ducs qui soit ne se prépare pas. Elle se décide au défi, à la grande gueule, sur un pari perdu, sur un gant relevé. Elle pourra a posteriori se justifier par une date anniversaire quelconque, un truc unique qui n’arrive pas deux fois dans la vie, enfin une excuse bidon du niveau de celle que vous donniez à votre professeur pour n’avoir pas réalisé la dissertation exigée ou pour tenter d’expliquer une absence indue.

Je ne saurais en révéler plus ici même, les convives comptant sur la discrétion des témoins et autres participants quant au déroulement des amusements. Qu’il me soit permis néanmoins de préciser la qualification en grand-duché : a priori rien à voir avec le Luxembourg terre de banquiers secrets et de coffre-forts muets où l’on doit rigoler une fois par an, quand on reçoit une demande de précision d’un transfert du fisc français. Non, l’expression rend tout simplement hommage à la noblesse russe qui venait cultiver son français et boire du champagne dans les chaussures des danseuses de cabaret dans un siècle pas si lointain mais déjà suranné.

Enfin tout ça c’est ce qui se raconte et que je me contente de modestement colporter.

 

Mener les poules pisser [məne le pul pise]

[məne le pul pise] (expr. FAM.)
Fig. 1. Différentes poules pouvant accompagner pisser. Musée du bonheur dans le pré.

Fig. 1. Différentes poules pouvant accompagner pisser. Musée du bonheur dans le pré.

Cette expression que je tiens de mes ancêtres aux propos imagés est l’une de mes surannées préférées. L’entendre me met à chaque fois dans une joie hilare et me procure le plus vif intérêt ethnologique pour la personne dont elle décrit présentement l’action. Elle est malheureusement peu usitée, même au sein des cercles les plus surannés.

Solex [sɔlɛks]

[sɔlɛks] (MARQ. DEP.)
J’ai écrit Solex mais je devrais VéloSoleX si j’étais un peu plus rigoureux (je suis trop cool parfois). « La bicyclette qui roule toute seule » comme le clamait la réclame de l’époque surannée était un peu le premier destrier d’une jeunesse qui découvrait tout juste le rock’n roll et d’une classe ouvrière qui portait le bleu de chauffe et la cravate, oui Monsieur. Avec son moteur à l’avant et sa transmission à galet, le Solex avait ce je-ne-sais-quoi d’ingénierie à la française toujours à la pointe de l’invention qui ne franchira jamais les frontières mais qui entrera à coup sûr en surannéité¹. Parce qu’il faut bien l’avouer : non seulement le Solex était peu efficace en termes d’énergie transformée mais surtout, il était l’engin le plus casse-gueule qui puisse exister avec ce déséquilibre avant qui transformait chaque virage en numéro d’équilibriste.

Le Solex carburant à la Solexine² et son bruit de pétrolette caractéristique, ce brrrrrrbrrrrr inimitable si ce n’est par un enfant de deux ans en train de manger une purée (pour mes lecteurs possédant ce modèle il suffit de lui demander de « faire la moto » en mangeant. Vous me remercierez plus tard). Le Solex et sa vitesse folle de 30 km/h environ ou nettement plus avec un mélange essence sans plomb/éther qui avait cependant raison du moteur en moins d’un kilomètre. Le Solex, je vous l’annonce, est un des grands symboles du suranné. J’en veux pour preuve les échecs récurrents de ses tentatives de renaissance qui en auraient fait un simple vintage; mais non, le Solex est suranné et entend bien le demeurer.

Il était Français, il avait une drôle de gueule, il n’allait pas très vite, il faisait un bruit étrange, il freinait mal, il n’était pas stable et il avait un succès fou. Et il a côtoyé Brigitte Bardot, lui³. Tu m’étonnes qu’on le regrette le Solex !

 

¹Je suis méchant, le Solex ayant été exporté dans 57 pays. On citera cependant ici le Concorde, le Minitel, le Bi-Bop pour ne parler que des plus connus.
²Selon Wikipédia, un distributeur de Solexine a existé sur le boulevard Saint-Michel à Paris jusqu’en 2003. Je ne m’en souviens pas.
³Dans Le Trou normand de Jean Boyer.