Casser sa pipe [kase sa pip]

Fig. S. Ceci n’est pas la faucheuse.

[kase sa pip] (exp. fam. MOUR.)
Oh rassurez-vous, si je puis dire, la faucheuse n’a pas démissionné, loin de là. Mais son expression a bien changé elle. On ne casse désormais plus sa pipe, on décède, on s’en va, on est emporté par une longue maladie, tout juste meurt-on dans certains cas les plus vils. La formule avait pourtant de l’image, un peu confuse soit, mais elle était poétique. Elle nous parlait du grand-père assis dans son fauteuil en cuir, du feu de cheminée et des histoires d’il y a bien longtemps qu’il nous racontait. Le parfum de son Amsterdamer ou de son Butterfly que j’aimais bien renifler en cachette, sa collection de pipes aux formes toutes différentes, ses petits rituels lents et maîtrisés… tant de moments délicieux. Tout ça aurait donc une fin.

Vieille baderne [vjɛj badɛʁn]

[vjɛj badɛʁn] (exp. SURAN.)
Aujourd’hui nous ferons dans le meta-suranné. Oui, dans le suranné suranné. Tout simplement parce que vieille baderne signifie suranné et que vieille baderne est surannée. Quel mot pourrait rêver d’un plus beau destin. Rejoindre l’essence même de ce qu’il exprime, boucler la boucle en quelque sorte. Je vois d’ici les néologismes contrariés, les trompe-le-sens, les je-t’induits-en-erreur, les paradoxes. Vieille baderne a tout ce qu’ils n’auront jamais même s’ils devenaient surannés plus tôt qu’à leur heure. La vieille baderne fait donc bien des envieux, heureuse qu’elle est, vautrée dans sa totale signifiance. Elle bombe le torse, fière de ne plus servir à rien et de le clamer haut et fort. La vieille baderne n’a pas à ferrailler pour rejoindre la cohorte surannée, elle en est la vigie, le guide, la lanterne. Elle est née atteinte de cette douce infamie que celle de devoir représenter un genre obscur, elle n’a jamais rien attendu de nous, elle est d’un autre monde.

Train de nuit [tʁɛ̃ də nɥi]

Fig. J. Train de nuit. Musée SNCF.

[tʁɛ̃ də nɥi] (SNCF)
Mais bien sûr que le train de nuit est suranné. La preuve est qu’il n’existe plus, ou presque. La grande vitesse l’a remisé au fond de la gare d’Austerlitz, et encore. Fini les voyages au long cours avec des provisions pour un repas et un petit déjeuner, les couvertures qui grattent et les voisins qui ronflent plus fort que le tactac tatoum. Fini les clopes fumés dans le couloir, la fenêtre ouverte même si é pericoloso sporgersi. Fini les longs dialogues avec une inconnue parce qu’on a le temps de se parler puisqu’on en a pour 15 heures. Et ces trrrrrrois minutes d’arrêt à Brive-la-Gaillarrrrde, je les adorais, au petit matin. Je veux aller lentement, je veux mon train de nuit.

Le surgé et le pion [lə _syʁʒe_ e lə pjɔ̃]

[lə _syʁʒe_ e lə pjɔ̃] (pers. LYC.)
Figures tutélaires du bahut, le surgé et le pion ont terrorisé à eux deux des générations entières d’élèves. Stupeur et tremblements animaient les malheureux fautifs ou les supposés tels car la demi-mesure et l’objectivité n’étaient pas les qualités premières des susnommés. On tirait d’abord on discutait ensuite. Heures de colle à gogo, flicage des amoureux entreprenants, rappels à l’ordre solennels et virils, tours de cour au p’tit trot, la palette de leurs armes de répression était créative et sans fin. Ces deux lascars nous en ont fait voir de toutes les couleurs; et ont fait naître en nous un formidable instinct de survie qui aujourd’hui nous sert tout autant en cas de réunion pénible, remise de prix interminable, discours fatigant, visite impromptue d’une vieille arrière-grande-tante mal rasée. « Pas vu, pas pris » notre devise face au surgé et au pion est désormais tatouée là sur mon cou (je déconne mais c’est pour faire viril comme dans Mon Légionnaire).

Les deux Raminagrobis des couloirs, vils greffiers aux pattes de velours, ont disparu, laissant leur place aux CPE et à d’autres tortionnaires de la belle adolescence dont l’acronyme m’échappe. Ils sont entrés au Panthéon du lycée suranné, celui où l’on faisait les cons mais celui où l’on se levait lorsqu’ils entraient dans une salle, celui dont on séchait les cours pour aller faire un baby mais celui qui avait un drapeau au fronton sans que personne n’y voit autre chose que les couleurs de la République.

Je suis un vieux con suranné.

Conter fleurette [kɔ̃te flœʁɛt]

[kɔ̃te flœʁɛt] (gr. verb. AMOU.)
Conter fleurette date du temps des billets doux à l’encre de Chine, quand prendre la plume avait une force, quand le bel orthographe faisait minauder tout autant que le beau parler. Autant dire qu’il s’agit d’une autre époque voire d’une autre planète. Aujourd’hui on pécho à coup de 06 à la syntaxe martienne et un émoticône remplace le papier parfumé pour la subtilité. La fleurette a bel et bien fané. Conter fleurette s’en est allé, peut-être est-il caché dans une prairie ensoleillée, peut-être est-il occis par Monsanto et la télé-réalité qui n’ont que faire du temps d’avant. Viens mignonne, allons quand même voir si la rose qui ce matin avait éclose, etc.

 

Fig 1. Conter fleurette à la belle blonde.

Fig 1. Conter fleurette à la belle blonde.

Sabre au clair [sabʁ o klɛʁ]

Fig. A. Charge sabre au clair.

[sabʁ o klɛʁ] (arm. MILI.)
L‘art militaire est une mine pour le mot suranné. Bien entendu, sabre au clair est de cette veine. Nul besoin d’être un expert en art de la bataille, un Sun Tzu ou un Clausewitz en chambre, pour apprécier l’arrogante folie nécessaire pour sortir sabre au clair. L’issue a toutes chances d’être fatale. Alors l’attitude s’est perdue avec l’expression. Le manœuvrier de bas étage règne désormais en maître, le cynique a finalement raison, le magouilleur l’emporte même à l’emporte-pièce. L’idée se cache et la conviction est honteuse; à l’exception du con qui, comme le soulignait le génial maître Audiard, ose tout, le quidam ne sait plus, voudrait p’têt mais n’ose point, ne sait pas s’il le faut, se tâte pour y aller, pèse le pour et le contre, va réfléchir un peu… Des fois ça m’énerve.