Faire tilt [fɛʁ tilt]

Faire tilt

Fig. A. « Et j’vis comme une boule de flipper, qui roule ». Corynne Charby.

[fɛʁ tilt] (loc. verb. FLIP.)
Dans la conception romantique qui colle à la langue française (celle que l’on parle, pas celle qui tourne dans la bouche des petites Anglaises avec la bande originale de Mort Shuman en fond sonore, enfin !), faire de l’effet se traduit souvent par avoir un coup de foudre, expression qui se passe bien d’explications.

Dans la conception surannée, la même recherche de sens extrait du Balto enfumé et bruyant ce qu’il lui faut pour rendre compte de la douce violence qui accompagne une illumination (amoureuse ou non). Plus précisément, c’est au flipper du troquet et à une façon un tantinet brutale de le traiter que nous devons faire tilt.

Trop malmenée, la machine à bumper cesse séance tenante son activité en affichant un tilt lumineux qui signifie au joueur qu’il ferait mieux de calmer ses ardeurs. La bille en cours descend lamentablement dans sa niche sans afficher le moindre point au compteur : c’est la sanction.

Faire tilt doit son existence à l’exaspération de Harry E. William, créateur de la Williams Manufactoring Company, grand fabricant de flippers un peu lassé de voir ses machines esquintées par des poivrots frustrés d’avoir manqué la target X 1000 ou des loulous prêts à tout pour un same player shoots again. En inventant le tilt, le bonhomme entendait faire respecter le matériel. Plus encore, si c’est à la trésorerie qu’un coup de genou véhément semble s’attaquer c’est le slam tilt qui s’affiche, supprimant toutes les parties déjà payées par le fautif : qui veut taper dans la caisse sera sanctionné au porte-monnaie (jamais cependant le langage n’ira jusqu’à émettre faire slam tilt).

Le billard électrique (machine à boule chez nos cousins du Québec) rencontrant un certain succès puisque mettant en avant l’acuité, la finesse stratégique, la coordination des membres supérieurs et le déhanchement sensuel, faire tiltbénéficiera de l’aubaine et deviendra dans les années surannées une expression largement usitée.

Ça fera même un gros tilt lorsqu’en 1986 une dénommée Corynne Charby débarquera sur les platines avec son 45T pour nous raconter qu’elle est comme une bombe qu’on a larguée et puis qui tombe au beau milieu d’un slow d’enfer sans partenaire, bref qu’elle vit comme une boule de flipper, qui roule, avec les oreillers du cœur, en boule¹⋅².

Faire tilt atteindra son apogée cette même année.

1986… Depuis cinq ans déjà, un gros gorille vient pisser sur les pieds en inox du flipper.

Donkey Kong prend peu à peu la place du Solar ride, du Spring Break, du Totem, du Panthera, du Buck Rogers ou du Volcano dans le coin du Penalty ou du Père tranquille où ils régnaient en maîtres. Et avec ces nouveaux jeux d’arcade rien ne sert de secouer, donc pas de risque de faire tilt.

L’expression file en surannéité. Elle y retrouve Corynne Charby. Elle a bien de la chance.

¹Il faut dire que la chanteuse a des arguments, mais ceci est une autre histoire que l’on pourra se remémorer en se procurant le numéro 227 de LUI, Le magazine de l’homme moderne.
²Musique Christophe, paroles Jean-Michel Bériat.

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