Être fort au bilboquet [ètre fòr o bilbòkè]

Fig. A. Jeune mignon s’entraînant au bilboquet.

[ètre fòr o bilbòkè] (loc. verb. POUV.)
Nul besoin d’exercer un grand art avec grand talent pour être appelé à de hautes charges.

Il n’a pas fallu attendre l’ultra moderne vide de la télé dite de réalité pour s’en rendre compte. La langue surannée avait depuis belle lurette les mots pour la situation.

En effet, bien avant que des cobayes humains aux prénoms inventés au Boggle¹ ne fassent contempler leurs abysses cérébraux et leur plastique avantageuse dans des cloaques vidéo-surveillés, antichambres de l’accession à la fonction enviée de speakrine-chroniqueur sur plateau tv², en des temps lointains insoupçonnables de modernité donc, il était fait usage d’une étonnante expression pour décrire l’art d’accéder aux honneurs sans véritable mérite : être fort au bilboquet.

Née au XVIᵉ siècle sous le règne d’Henri III du fait de sa passion pour ce jeu qui consiste à manier une tige pour l’introduire dans une boule trouée³, être fort au bilboquet doit sa gloire à celle de Jean-Louis de Nogaret, seigneur de La Valette et de Caumont, joueur émérite au coup de poignet précis qui subjugua le roi par son adresse au bilboquet et fut récompensé en accédant aux plus hautes fonctions de l’État.

Notons, pour bien comprendre, le parcours du Gascon parti de son château de Cazaux-Savès pour devenir successivement maître de camp du régiment de Champagne, colonel général des Bandes françaises, duc d’Épernon, pair de France, conseiller d’État, premier gentilhomme de la Chambre du Roi, chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, chevalier des Ordres du roi, gouverneur de Provence, Amiral de France, gouverneur de Normandie. Tout ça en étant fort au bilboquet.

Cette collection de titres prestigieux et de tout le tremblement qui l’accompagne, acquise sans autre mérite particulier que celui d’être fort au bilboquet : voilà de quoi graver une expression dans le marbre pour des siècles.

En septembre 1977, la sortie de l’Atari VCS (livrée avec le jeu Combat) va envoyer le bilboquet rejoindre les osselets et le Cochon qui rit® dans la malle aux jeux surannés. Devant le succès planétaire de la console électronique qui va bouleverser la notion de jeu et de souplesse du poignet, être fort au bilboquet perd acuité et influence, devenant à son tour désuète.

Pourtant les modernes sans compétences, mignons ou non, continueront d’accéder aux honneurs, mais on ne dira désormais plus d’eux qu’ils sont forts au bilboquet (et nul n’aura tenté « être fort à Tetris » ou « être fort à Pong« ).

La vacuité et l’arrivisme sont devenus bien laids depuis que leur tenants ne sont même plus forts au bilboquets.

¹Ce jeu bruyant de dés lettrés pour dimanches pluvieux.
²Pour les plus méritants.
³Henri III y jouait beaucoup en présence de ses mignons, ce qui ne fut pas sans influence sur sa biographie posthume, mais ceci est une autre histoire.

 

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